N OT E D’A N A LYS E Groupe de Recherche Développement Migration et Frontières en Afrique (GRD-MIFA), section Côte d’Ivoire Juin 2025 Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire Partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique Bureau Côte d’Ivoire Imprint Auteur.e.s Groupe de Recherche Développement- Migration et Frontières en Afrique(GRD-MIFA), section Côte d’Ivoire Représenté par: Dr Dosso épouse Binaté Namodé Alice, Maître de Conférences en Criminologie; Dr Ainyakou épouse Babakana Taiba Germaine, Maître de Conférences en Sociologie Dr Guipié Eddie Gérard, Docteur en Sciences Politiques. Editeur Friedrich-Ebert-Stiftung 08 BP 312 Abidjan 08 – Côte d‘Ivoire Tel.+225 27 22 43 88 99 E-Mail: info.civ@fes.de Site web: ↗ www.cotedivoire.fes.de Département d’édition Département Afrique Responsables Nyat MEBRAHTU, Représentante Résidente Karamoko DIAKITE, Conseiller Politique Contact Nyat MEBRAHTU Nyat.Mebrahtu@fes.de Design/Layout Yannick HAJJAR Conception de la première page Morel-Imelda KOUADIO Les opinions exprimées dans cette publication ne sont pas nécessairement celles de la Friedrich-Ebert-Stiftung(FES). L’utilisation commerciale des médias publiés par la FES n’est pas autorisée sans le consentement écrit de la FES. Les publications de la FES ne peuvent pas être utilisées à des fins de campagne électorale. Juin 2025 © Friedrich-Ebert-Stiftung, Bureau Côte d‘Ivoire, 2025 D’autres publications de la Friedrich-Ebert-Stiftung sont disponibles ici: ↗ www.fes.de/publikationen Auteur.e.s Groupe de Recherche Développement Migration et Frontières en Afrique (GRD-MIFA), section Côte d’Ivoire Juin 2025 Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire Partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique Sommaire Résumé exécutif................................................... 3 Introduction...................................................... 4 1. Une crise diplomatique profonde: états des lieux des relations Côte d’Ivoire – Etats de l’AES................................................... 6 1.1 La crise des 49 soldats: guerre des nerfs et amorce de la défiance du Mali envers la Côte d’Ivoire............................................ 6 1.2« Guerre froide» entre le Burkina-Faso et la Côte d’Ivoire............ 6 2. Les effets de la crise diplomatique sur les migrants: les défis de la cohésion sociale à l’épreuve du partage des ressources......................... 8 2.1 Le maintien d’un statu quo précaire dans les zones frontalières....... 8 2.2 Vers une exaspération générale des populations ivoiriennes face aux migrants?........................................................ 8 3. Les craintes quant au retrait effectif des Etats de l’AES de la CEDEAO... 10 3.1 Les politiques nouvelles d’AES et de la Côte d’Ivoire: les craintes au niveau politique et /ou diplomatique............................... 10 3.2 Les craintes au niveau socioculturel, juridique, règlementaire et économique.......................................................... 10 4. Recommandations.............................................. 13 5. Conclusion.................................................... 14 6. Bibliographies................................................. 15 References...................................................... 16 Résume exécutif Executive summary Historiquement pays d’immigration, la Côte d’Ivoire accueille depuis la période coloniale de nombreuses populations en provenance des Etats limitrophes. Le 28 janvier 2024, l’annonce des Etats de l’ Alliance des États du Sahel (AES) de se retirer de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a constitué une véritable« surprise stratégique». C’est dans ce contexte mitigé qu’interviendra ladite note d’analyse afin de révéler clairement les défis sociaux, économiques et sécuritaires auxquels font face actuellement les populations migrantes eu égard aux mesures politiques et diplomatiques prises par les différents gouvernements concernés. L’impact de la crise diplomatique entre les Etats de l’AES et la Côte d’Ivoire est double. D’une part, la situation sur le terrain demeure globalement inchangée nonobstant quelques frictions et l’exaspération des populations d’accueil. D’autre part, les retombées du retrait acté des membres de l’AES de la CEDEAO fait craindre une montée des tensions. Somme toute, c’est l’action conjuguée des acteurs des coopérations diplomatiques inter-régionales et internationales ainsi que des parties prenantes à la crise, qui seule permettra de trouver une issue pacifique et constructive aux inimitiés afin de parvenir à une gestion migratoire mieux négociée et accompagnée; malgré la scission des deux ensembles et les politiques nouvelles de libre circulation des personnes, des services et des biens. Historically a country of immigration, Côte d’Ivoire has welcomed large numbers of people from neighbouring countries since the colonial period. On 28 January 2024, the announcement by the States of the Alliance of Sahel States (ASS) to withdraw from the Economic Community of West African States (ECOWAS) came as a real‘strategic surprise’. It is against this mixed backdrop that this policy paper is intended to clearly reveal the social, economic and security challenges currently faced by migrant populations in the light of the political and diplomatic measures taken by affected governments. The impact of the diplomatic crisis between the ESA states and Côte d’Ivoire is twofold. On the one hand, the situation on the ground remains largely unchanged, notwithstanding some friction and the exasperation of the host populations. On the other hand, the fallout from the withdrawal of ESA members from ECOWAS raises fears of a rise in tensions. All in all, it is the combined action of the players involved in inter-regional and international diplomatic cooperation and the stakeholders in the crisis that alone will make it possible to find a peaceful and constructive way out of the enmities in order to achieve better negotiated and supported migration management, despite the split between the two groups and the new policies for the free movement of people, services and goods. Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique 3 Introduction Historiquement pays d’immigration, la Côte d’Ivoire accueille depuis la période coloniale de nombreuses populations en provenance des Etats limitrophes. Le Pays était avec son port, le débouché naturel des ressortissants de l’Hinterland. En 1932, le démembrement puis le rattachement de la part ie la plus peuplée de l’ex-colonie de Haute-Volta à la Côte d’Ivoire achève de mettre en relief l’intention des pouvoirs publics coloniaux de renforcer l’assise démographique de la colonie jugée économiquement prometteuse. Les indépendances, l’instabilité dans les Pays voisins mais aussi une politique libérale d’immigration feront de la Côte d’Ivoire une véritable terre d’accueil en Afrique de l’Ouest (Kouadio& Charbit, 1994). A cet effet, la création de l’Alliance des États du Sahel ou AES, composée du Burkina Faso, du Mali et du Niger le 16 septembre 2023 et a accentué les clivages entre les Etats du Sahel central engagés dans la résurgence des autoritarismes militaires et les régimes civils des Etats du Golfe de Guinée déterminés à se préserver. Cette Alliance instituant une« Architecture de défense collective et d’assistance mutuelle»(article 2 de la Charte du Liptako-Gourma). L’objec tif de cette structure était également d’institutionnaliser la « communauté de destin» entre les régimes kaki sahéliens, mais également faire de l’AES, une« communauté de sécurité» à même de« lutter contre le terrorisme sous toutes ses formes et la criminalité en bande organisée»(article 4). Le 28 janvier 2024, l’annonce des Etats de l’AES se retirer de la CEDEAO a constitué une véritable« surprise stratégique»(Balima, 2024). Ces Etats ont pour leur« exit» invoqué l’inféodation de la CEDEAO à l’ancienne puissance coloniale française qui ne les aurait pas assez soutenus contre le Djihadisme. Rien ne laissait présager d’une telle trajectoire des Etats de l’AES de la CEDEAO, car l’organisation connaît déjà en son sein plusieurs organisations sous-régionales telles que l’Union du Mano River, mais également le Conseil de l’Entente et l’UEMOA. Le retrait des Etats de l’AES achève de reconfigurer de façon brutale un espace déjà fragilisé par une crise sécuritaire mais également les clivages politiques et géographiques des Etats membres. Cette situation devient un facteur aggravant ainsi les tensions déjà larvées entre les Etats sortant et les autres Etats côtiers de l’Afrique de l’Ouest(WACS). La crise diplomatique entre les Etats de l’AES et la Côte d’Ivoire est double. Elle concerne les conséquences du retrait des Etats du Sahel Central de la CEDEAO, mais elle également relative à une succession de gestes inamicaux qui affectent les relations bilatérales entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’AES. Ces tensions entre les Etats membres de l’AES et ceux de la CEDEAO impactent la situation des populations migrantes prises en étau entre les terroristes et les exactions des VDP 1 (Pellerin& Guipié, 2024). En avril 2024, la Côte d’Ivoire annonça le rapatriement de 55.000 réfugiés volon taires vers le Burkina. Selon le ministre de l’Intérieur Ivoirien, il s’agit d’une décision prise en commun accord avec les parties prenantes.“ Ce rapatriement vise à permettre aux réfugiés burkinabè de retourner dans leur pays d’origine en toute sécurité et dignité. Il s’inscrit dans le cadre des efforts continus du gouvernement ivoirien pour résoudre les problèmes liés à la migration et aux réfugiés dans la région” (Xinhua, 2024). Les autorités ivoiriennes finiront par se rétracter au sujet de cette mesure. En juillet 2024, 164 ré fugiés burkinabè seront refoulés à la frontière. Les autorités burkinabè dénonceront un“mépris des règles humanitaires”(RFI, 2024). Le refroidissement des relations Côte d’Ivoire – Mali et Burkina-Faso pourraient occasionner une stigmatisation des migrants vivants en Côte d’Ivoire où la proportion de migrants venant de l’AES est la plus importante. Cela pourrait exercer une influence négative quant à leur intégration socio-économique notamment, la réduction des opportunités économiques, l’accès au travail et l’accès aux services essentiels. Il faut en outre préciser que selon le dernier Recensement Général de la Population et de l’Habitat(RGPH, 2021), il ressort que la Côte d’Ivoire compte 29 389 150 hab itants dont 22 840 165 Ivoiriens(78%) et 6 435 835 non Iv oiriens(22%). Ce pourcentage reste stable depuis 1975 (RGPH, 1975), avec un pic de 28% en 1998(RGPH, 1998). La majorité de ces 6 millions de non Ivoiriens est constituée du couple Burkinabè-Malien. C’est dans ce contexte mitigé qu’interviendra ladite note d’analyse afin de révéler clairement les défis sociaux, économiques et sécuritaires auxquels font face actuellement les populations migrantes eu égard aux mesures sécuritaires, politiques et diplomatiques prises par les différents gouvernements concernés. 1 VDP: volontaire pour la Défense de la Patrie 4 Bureau Côte d’Ivoire Quel arbitrage des Institutions mondiales, ONG et autres Institutions humanitaires en synergie, afin de parvenir à une politique migratoire mieux négociée et accompagnée (c’est-à-dire qui tient compte de la protection sociale des populations migrantes, dans la prise de décisions et la mise en œuvre des actions sur le terrain) de part et d’autre par les Etats, en marge de leurs divergences politiques? Quelles recommandations permettraient de circonscrire les velléités des Etats et les instruire de reconsidérer on ne peut mieux le bien-être de leurs populations migrantes? La présente note est adossée méthodologiquement à la littérature scientifique afférente au sujet des migrations, elle se base également sur les coupures de presse et sur des entretiens semi-directifs formels et informels avec des autorités administratives et des leaders communautaires. Le présent papier analyse les conséquences des politiques diplomatiques des Etats membres de l’AES quant à la situation des migrants dans les Pays du Golfe de Guinée comme la Côte d’Ivoire. Ce papier se veut être comme un plaidoyer spécifiquement dédié aux cibles suivantes: décideurs politiques nationaux, Organisations régionales, Institutions internationales, Société civile et organisations de migrants, secteur privé, syndicats, aux médias et universitaires. La présente réflexion postule que si la situation reste délétère entre les Etats de l’AES(I) et les Etats membres de la CEDEAO, en l’occurrence ici, l’Etat Ivoirien, il n’en demeure pas moins qu’elle reste inchangée sur le terrain au niveau des populations(II), cependant les effets du retrait acté des pays AES de la CEDEAO, ainsi que les politiques nouvelles adoptées seront analysées.(III). Des recommandations seront fournies pour pallier au mieux cette situation(IV). Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique 5 1. Une crise diplomatique profonde: états des lieux des relations Côte d’Ivoire – Etats de l’AES Une chronologie des actes factuels et des inimitiés est à mettre en lumière. Il sera question dans un premier temps de mettre en relief la guerre des nerfs entre la Côte d’Ivoire et le Mali(1), avant de s’attarder, dans un second temps sur le refroidissement des relations entre le Burkina et la Côte d’Ivoire(2). 1.1 La crise des 49 soldats: guerre des nerfs et amorce de la défiance du Mali envers la Côte d’Ivoire Le 10 juillet 2022, 49 soldats ivoiriens en tenue militaire, mais non armés, débarquent à Bamako d’un avion de la compagnie nationale Air Côte d’Ivoire, un autre appareil transportant leurs armes. De sources sécuritaires 1 , il s’agissait d’une mission de routine censée relever un détachement de soldats ivoiriens ayant duré 6 mois pour le compte de la MINUSMA. Ils ont été aussitôt interpellés et interrogés sur les raisons de leur présence au Mali, n’ayant“ni ordre de mission, ni autorisation” pour y être, selon les autorités maliennes. Dès le lendemain, ils sont accusés d’être des“mercenaires” venus au Mali avec le“dessein funeste” de“briser la dynamique de la refondation et de la sécurisation du Mali, ainsi que du retour à l’ordre constitutionnel” 2 . Aussitôt, les autorités ivoiriennes par le biais du Conseil National de Sécurité(CNS) ont demandé au Mali de libérer “sans délai” ses 49 militaires interpellés“injustement”.“Au cun militaire ivoirien de ce contingent n’était en possession d’armes et de munitions de guerre”, indique un communiqué de la présidence ivoirienne publié à l’issue d’un Conseil national de sécurité(CNS) extraordinaire. L’état-major général des Armées de Côte d’Ivoire par un communiqué donnera des précisions sur le statut des soldats concernés justifiant la légalité de leur présence 3 . Aux demandes réitérées de la Côte d’Ivoire, Bamako répond en demandant à son tour qu’Abidjan lui livre des opposants réfugiés en Côte d’Ivoire. A la fin d’année, c’est-à-dire en décembre 2022, la diplomatie ivoirienne voit sa position endossée par la CEDEAO qui réitère l’ultimatum envers les autorités maliennes, sans effet. Aux passes d’armes entre les autorités politiques maliennes et ivoiriennes firent place à des négociations menées, d’une part, par des officiels ivoiriens, maliens, togolais ou même marocains mais également par les leaders communautaires, religieux et de la société civile 4 . A cet effet, il faut préciser que l’affaire a provoqué un déchaînement des passions sur les réseaux sociaux entre Maliens et Ivoiriens. Les premiers revendiquant leur souveraineté pleine et entière, les seconds défendant le cas de soldats injustement accusés et s’interrogeant sur une attitude inamicale des Maliens qui pourtant sont plus de deux millions à vivre en Côte d’Ivoire. Plusieurs cyberactivistes proches du Gouvernement ont ainsi organisé des manifestations de soutien aux autorités ivoiriennes en l’honneur des 49 soldats. Des concerts organisés par des artistes maliens ont dans la même période été annulés sous la pression d’une opinion publique chauffée à blanc. Toujours en Côte d’Ivoire, le front politique s’est clivé entre une opposition politique endossant parfois les éléments de langage des autorités maliennes et réclamant un véritable débat public sur la question et un gouvernement mutique décidé à régler la question par la voie discrétionnaire. A cet effet, l’initiative prise par Pulchérie Gbalet, activiste de la Société Civile, sera sanctionnée par l’autorité judiciaire. Arrêtée après un séjour au Mali, elle sera accusée d’« entente avec les agents d’une puissance étrangère de nature à nuire à la situation militaire et diplomatique de la Côte d’Ivoire». Elle sera finalement libérée 5 mois plus tard sans autorisa tion et de s’exprimer publiquement sur l’affaire des 49 sol dats(Jeannin, Le Monde, 2024). L’affaire connaîtra un autre rebondissement avec un procès organisé à la hâte par la justice malienne. 46 seront con damnés à 20 ans de prison et les 3 personnels féminins condamnées à la peine de mort. Finalement, le 6 janvier 2023, les 49 soldats seront graciés par le colonel Goïta mettant ainsi fin à plus de 6 mois de crise diplomatique. 1 Entretien avec source sécuritaire. 2 https://fr.africanews.com/2022/08/10/mali-un-mois-depuis-larrestation-de-49-soldats-ivoiriens 3 https://www.linfodrome.com/politique/78974-affaire-militaires-ivoiriens-arretes-au-mali-non-reconnus-par-l-onu-reaction-vigoureuse-de-l-etat-major-des-faci 4 https://www.jeuneafrique.com/1411353/politique/comment-la-guerre-des-nerfs-entre-ouattara-et-goita-a-pris-fin/ 6 Bureau Côte d’Ivoire 1.2« Guerre froide» entre le Burkina-Faso et la Côte d’Ivoire Pour ce qui concerne les relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina, idylliques depuis 2008 5 , elles ont été rendues difficiles par la succession des putschs militaires du colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba et du capitaine Ibrahim Traoré. Cependant, les rapports entre les deux Etats se sont particulièrement détériorées sous le capitaine Ibrahim Traoré. Il y a désormais une franche hostilité de part et d’autre des 584 Kilomètres de frontières qui séparent les deux Pays. Le Burkina a, en revanche, multiplié les gestes inamicaux à l’endroit de la Côte d’Ivoire. Ainsi, en date du 24 octobre 2023 par voie de message, l’Etat-Major Général des Armées du Burkina Faso a demandé de façon unilatérale le retour de tous ses stagiaires présents dans les écoles militaires ivoiriennes et ce en violation des échanges entre les deux armées. Il faut relever également que les accusations de déstabilisation sont réciproques et la détention de deux gendarmes ivoiriens à Ouagadougou a donné lieu à des mesures de rétorsion côté ivoirien avec l’incarcération d’un VDP et d’un militaire burkinabé en mars 2024 à Abidjan. L’affaire n’a semble-t-il pas pris les proportions de la crise des 49, les autorités ivoiriennes échaudé par la précédente crise ont évité de donner des proportions à ce cas qui a été rapidement circonscrit. De discrètes négociations en cours pour trouver une issue pacifique. Le chef de la junte burkinabé multiplie les déclarations vexatoires en direction de la Côte d’Ivoire. Dans ces querelles sur fond d’affrontements entre les puissances française et russe, la Côte d’Ivoire est présentée comme un agent d’un Occident en plein déclin(Todd, 2024). Le chef de l’Etat burkinabé se rêve en Sankara contemporain déterminé dans le cadre de l’AES à repousser l’influence occidentale. La posture discursive du capitaine putschiste est orientée contre un double ennemi: le couple franco-ivoirien 6 . Le corps diplomatique n’est pas épargné par cette crise, ainsi, le 30 septembre 2024, au mépris des usages diploma tiques, le Burkina a ainsi procédé au rappel de tout le personnel diplomatique en poste à Abidjan. Les autorités ivoiriennes n’ont pas été informées de cette décision, intervenue quelques jours avant la convocation, le 30 septembre, de la chargée d’affaires de l’ambassade de Côte d’Ivoire au Burkina Faso. Les relations bilatérales se sont considérablement détériorées, au point que les deux pays n’ont plus d’ambassadeurs, depuis que la mission de l’Ivoirien Kapieletien Soro à Ouagadougou a pris fin, en septembre 2021, et que l’ambassadeur du Burkina Faso, Mahama dou Zongo, a quitté Abidjan, en novembre 2022(Jeune Af rique, 2024). La multiplication des invectives et des accusations réciproques font craindre des risques pour les migrants burkinabé et maliens vivant en Côte d’Ivoire en général mais le problème se pose avec acuité concernant les demandeurs d’asile installés dans le Nord de la Côte d’Ivoire. Aux dernières nouvelles, en date du 29 novembre 2024, les gendarmes ivoiriens retenus à Ouagadougou ont été libérés 7 . Selon le média RFI, la libération des deux gendarmes ivoiriens s’est accompagnée d’un échange. Un supplétif des Volontaires pour la défense de la patrie(VDP) et un soldat burkinabè arrêtés en Côte d’Ivoire au mois de mars dernier ont également été rapatriés dans leur pays 8 . Il demeure plusieurs causes confligènes dans les relations entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso à cause des accointances de certains partis et hommes politiques ivoiriens avec le nouveau pouvoir burkinabé au détriment du pouvoir en place en Côte d’Ivoire 9 . 5 Consécutif à l’Accord Politique de Ouagadougou de 2007, le Traité d’Amitié et de Coopération Ivoiro-Burkinabé(TAC) a été signé en 2008. Ce traité vise la« promotion du bien-être des peuples des deux pays». Il est caractérisé sur le modèle du couple franco-allemand par l’organisation d’un conseil des ministres commun. 6 https://www.frstrategie.org/publications/notes/affaire-49-soldats-premiere-traduction-un-discours-anti-francais-2023 7 Conseil des Ministres du jeudi 05 décembre 2024 8 https://www.rfi.fr/fr/afrique/20241205-lib%C3%A9ration-des-deux-gendarmes-ivoiriens-d%C3%A9tenus-depuis-septembre-2023-au-burkinandestins-pr%C3%A8s-de-la-fron ti%C3%A8re consulté le 10 décembre 2024. 9 https://www.enqueteplus.com/content/fortes-tensions-et-risques-de-conflit-entre-la-c%C3%B4te-divoire-et-le-burkina-faso-%C2%A0les-raisons Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique 7 2. Les effets de la crise diplomatique sur les migrants: les défis de la cohésion sociale à l’épreuve du partage des ressources L’impact de la crise diplomatique entre les Etats de l’AES et la Côte d’Ivoire est multiforme. D’une part, la situation sur le terrain demeure globalement inchangée nonobstant quelques frictions(1). D’autre part, les retombées du retrait acté des membres de l’AES de la CEDEAO fait craindre une montée des tensions(2). 2.1 Le maintien d’un statu quo précaire dans les zones frontalières Comme indiqué en amont plus de 65.000 migrants en provenance du Burkina-Faso vivent dans les zones frontalières du septentrion ivoirien. La prise en charge de ces derniers s’est effectuée dans un premier temps grâce au solide réseau de relations multiséculaires entre communautés. Les populations de part et d’autre de la frontière étant les mêmes. Des leaders communautaires interrogés indiquent avoir spontanément accueilli des frères.« Ce ne sont pas nos cousins, ce sont nos frères, nous sommes les mêmes peuples de part et d’autre de la frontière» 1 . Au sujet des conséquences des passes d’armes entre les gouvernements burkinabé et ivoirien, les répondants précisent que ces actes n’engagent que« ceux d’en haut»,« les gens d’en bas» n’étant pas concernés 2 . Cependant, il faut préciser que cet accueil a été différencié pour ce qui concerne les pasteurs Peulhs, ces derniers doublement ostracisés au Burkina, n’ont pas trouvé d’hôtes dans un premier temps nonobstant l’absence d’hostilités à leur égard. Les pouvoirs publics ivoiriens se sont ainsi progressivement substitués à l’assistance communautaire. La Côte d’Ivoire fait partie des pays à avoir mis en place des« camps d’accueil pour les réfugiés» afin d’accueillir les déplacés forcés du Burkina Faso. Une politique vivement saluée par le HCR. En réponse à l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile en raison de la détérioration de la situation sécuritaire au Burkina Faso, le gouvernement ivoirien a ouvert en 2023 deux camps de réfugiés dans le nord, à la frontière avec le Burkina. Une initiative saluée par le HCR, car le financement venait presque exclusivement de l’Etat ivoirien 3 . Cette politique a permis une prise une charge optimale suscitant néanmoins quelques frustrations chez les populations hôtes 4 . D’aucuns se sont en effet interrogés sur la nécessité de construire« en dur» pour des réfugiés censés n’être que de passage. D’autres pointent du doigt l’adduction en eau potable dans des camps de réfugiés et non dans des villes où l’eau courante se fait rare. Un élu et une autorité administrative précisent que les pouvoirs publics ont pris la pleine mesure de ces frustrations et que les dons sont désormais partagés entre demandeurs d’asile et populations hôtes 5 . 2.2 Vers une exaspération générale des populations ivoiriennes face aux migrants? Quelques incidents nuancent néanmoins le tableau idyllique présenté par les autorités ivoiriennes. Cependant, ces conflits sont rapidement circonscrits grâce à la mobilisation des leaders des communautés concernés, par les Cellules Civilo-Militaires(CCM) locales, mais également par l’implication des autorités administratives. Pourtant, certains états de fait sont de nature à exacerber les relations entre les communautés. La communauté ivoirienne semble jusqu’à présent faire montre d’une sagesse dans le vécu quotidien avec« les frères» arrivants. Cependant, certaines activités et agissements des populations hébergées semblent contrarier de plus en plus les populations hôtes. Ainsi, l’exploitation illégale de l’or aggravé par la destruction du patrimoine environnemental; la fuite des intrants et des récoltes vers des pays limitrophes; la trop forte pression au niveau de la distribution et de l’utilisation des terres et même de toute autre ressource naturelle; se révèlent comme autant de circonstances portant en elles les germes de conflits intercommunautaires latents. Ces verbatims tirés du débat public de la FES à Korhogo 6 , vien1 Entretien avec un leader communautaire. 2 Entretien avec un leader communautaire étranger. 3 https://www.infomigrants.net/fr/post/50628/cote-divoire--inauguration-dun-deuxieme-site-daccueil-de-refugies-burkinabe-dans-le-nord 4 Mathieu PELLERIN et Eddie GUIPIE, Les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest au défi de l’accueil des populations réfugiées du Burkina Faso, Plateforme d’Analyse du Suivi et d’Apprentissage au Sahel, Production PASAS, mars 2024. 5 Entretien avec élu et autorité administrative. 6 Propos recueillis lors du Débat public organisé à Korhogo dans le cadre de la formation GENAV 2024 par la FES(Friedrich Ebert Stiftung) 8 Bureau Côte d’Ivoire nent l’étayer: Dame K.L. soutient:« Lors d’un projet l’année dernière, notre entreprise faisait distribuer des intrants dans les zones frontalières pour booster les récoltes. L’on a remarqué à la vérification de l’identité des personnes sollicitant ces intrants, et signalé aux responsables que 80% des personnes étaient en majorité originaires du Mali et du Burkina mais habitant ici les zones frontalières. L’ordre a été donné de faire la distribution malgré nos réserves. Au moment des récoltes, une fuite énorme des récoltes vers ces pays Burkina et Mali a été constaté au détriment de la Côte d’Ivoire. Nous l’avons également signifié aux responsables. Est-ce que cette situation est juste, c’est la question que je me pose depuis» 7 . Dame S.K. affirme:« Je suis mère de 5 enfants je vis ici au nord de la côte d’ivoire. Nous avons constaté que ceux qui font l’exploitation de l’or sur les sites autour de nous, ce sont surtout nos frères venus du Mali et du Burkina Faso or nos enfants ne trouvent pas d’emplois. J’ai peur pour eux demain, vraiment c’est des préoccupations que nous avons de plus. 8 » Interrogée, Dame S.L. a argué en langue locale traduite:« Ce que je peux dire c’est que mon plus grand souhait c’est que les autorités du pays trouvent les moyens nécessaires pour aider nos frères à rentrer chez eux car les ressources deviennent de plus en plus insuffisantes pour eux et pour nous.» Comme pour résumer, cette position est confirmée sur le terrain en particulier dans les zones frontalières du septentrion ivoirien où un statu quo précaire semble maintenu. En revanche, une exaspération croissante des populations ivoiriennes envers les populations migrantes liée à l’insuffisance des ressources à partager(eau, électricité, santé, éducation, alimentation, autres) est à signaler. 7 Propos recueillis lors du Débat public organisé à Korhogo dans le cadre de la formation GENAV 2024 par la FES(Friedrich Ebert Stiftung) 8 Propos recueillis lors du Débat public organisé à Korhogo dans le cadre de la formation GENAV 2024 par la FES(Friedrich Ebert Stiftung) Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique 9 3. Les craintes quant au retrait effectif des Etats de l’AES de la CEDEAO Nonobstant une situation globalement maîtrisée, en témoigne une tendance haussière des demandeurs d’asile, l’hypothèse d’un retrait effectif des Etats de l’AES de la CEDEAO suscite en sus des récriminations, de sérieuses craintes. Ces impacts multiformes sont politiques, diplomatiques, économiques, juridiques et sociaux. Deux niveaux sont à considérer, celui des acteurs politiques et diplomatiques(1), sans éluder les craintes aux niveaux juridiques, économique et socioculturels(2). 3.1 Les politiques nouvelles d’AES et de la Côte d’Ivoire: les craintes au niveau politique et/ ou diplomatique Cet ensemble reconfiguré qu’est l’AES, questionne totalement la communauté des pays Ouest Africain d’où il se retire au prétexte d’urgences sécuritaires dont ils demeurent l’épicentre. L’AES s’est ainsi doté de textes et de projet de politiques afin de donner du contenu à son existence. Ainsi, depuis son retrait de la CEDEAO le 28 janvier 2024 nonob stant l’institution de visas inter pays projeté par la CEDEAO ; le projet du Mali et de l’AES d’élaborer de nouveaux passeports biométriques, mais également la possible création d’une monnaie commune et d’une banque d’investissement sont autant de décisions nouvelles des uns qui occasionneront toujours une réaction de l’ensemble d’en face. C’est ainsi que la CEDEAO a brandi des sanctions qu’elle avait fini par décliner afin de ne pas exacerber la rupture, arguant la date fatidique du retrait acté(Balima, 2024). La scission semble irréversible entre les deux ensembles au vu des accusations d’ingérences politiques réciproques, mais également des suspicions favorisant des puissances occidentales, comme la France. Tout comme l’Affaire des “49 soldats ivoiriens” a illustré une rupture de confiance en tre Bamako et Abidjan, et cristallisé la méfiance réciproque entre les deux gouvernements, les effets d’une rivalité géopolitique entre la Côte d’Ivoire, perçue comme un acteur hégémonique économiquement et politiquement influent en Afrique de l’Ouest, et les pays de l’AES, marqués par l’instabilité politique et les coups d’État récents, et s’estimant parfois marginalisés dans les processus régionaux de décision, paraît incontournable. Dans les relations bilatérales, les actions diplomatiques des pays concernés sont désormais interprétées à travers le prisme de la méfiance. Ainsi, la Côte d’Ivoire perçoit les régimes militaires du Mali et du Burkina Faso comme des sources d’instabilité régionale, tandis que ces derniers accusent Abidjan d’être un relais des anciennes puissances coloniales. Cela va exacerber la fragmentation des initiatives régionales au sein des coopérations régionales comme la CEDEAO ou l’UEMOA et les affaiblir par ces inimitiés. La même méfiance alimente une logique de représailles ou de concurrence. Par exemple, la sécurisation des frontières devient un enjeu sensible, chaque État cherchant à minimiser les interactions avec son voisin, perçu comme une potentielle menace. Pour la région, les conséquences seront l’érosion de l’intégration régionale et la défiance envers les médiations internationales. Tout état de fait qui va affaiblir les mécanismes de coopération régionale, essentiels pour faire face aux défis communs comme le terrorisme, le développement économique mais surtout la migration. Pendant les périodes électorales marquées par des tensions ethniques ou politiques, les migrants sont souvent associés à des groupes ethniques ou politiques spécifiques, ce qui peut les exposer à des attaques. Cette instabilité accrue viendra alimenter l’insécurité régionale car l’absence de coordination dans la lutte contre les groupes armés ou les trafics transfrontaliers pourrait aggraver les menaces pesant sur les populations des deux ensembles 1 . En sus de la dynamique régionale complexe que favorise le contexte AES, l’hypothèse de leur retrait effectif de la CEDEAO soulève également des inquiétudes liées à l’abrogation de la libre circulation des biens, des services et des personnes qui augure de nombreuses conséquences socioculturels, juridiques et/ou règlementaires, économiques quant à la situation des migrants. 1 https://www.jeuneafrique.com/1537214/politique/entre-la-cedeao-et-laes-limpossible-dialogue/ consulté le 10 décembre 2024. 10 Bureau Côte d’Ivoire 3.2 Les craintes au niveau socioculturel, juridique, règlementaire et économique Les flux migratoires et humains seront impactés par les restrictions sur les mouvements transfrontaliers. La fin ou la limitation de la libre circulation des biens, des personnes et des services, affecterait des millions de personnes qui dépendent de ces déplacements pour leurs activités économiques, culturelles et sociales. A ce propos: B L, administrateur Civil soutenait,(entretien GRD-MIFA, 2023): « C’est cette question de frontière qui paraît irréelle pour les populations(…). C’est pareil du côté du Burkina-Faso. Ce sont à la base les mêmes lobi. Ils traversent la Côte d’Ivoire et le Burkina parce que leurs parents sont de part et d’autre de la limite appelée frontière. Ils passent d’un côté à l’autre selon leurs activités sociales et familiales sans se poser de question. Chacun a sa famille des deux côtés et ils se logent mutuellement.(…).(…) Les travailleurs migrants maliens, burkinabés et nigériens, qui forment une part importante des populations dans des pays comme la Côte d’Ivoire, risquent d’être confrontés à des expulsions ou à des restrictions accrues pour entrer dans ces pays CEDEAO. On assisterait à une désintégration des familles transfrontalières puisque les populations vivant près des frontières partagent souvent des liens familiaux et culturels. Ces restrictions risquent de fragmenter ces relations, aggravant les tensions sociales et humanitaires. Les dispositifs législatifs et réglementaires ivoiriens projettent d’instituer une carte de résident des ressortissants hors CEDEAO qui se chiffrerait à 300.000FCFA, soit 4 fois le SMIG(salaire minimum interprofessionnel garanti). Cette carte serait ainsi hors de prix pour les ressortissants maliens et burkinabé même si la présence de plus de 6 mil lions de ressortissants de l’hinterland sahélien en Côte d’Ivoire soumis à la carte de séjour constituerait une manne financière importante pour l’Etat ivoirien. A moins qu’une certaine réciprocité soit de mise. Même si l’AES compte seulement 6% économiquement dans la CEDEAO, plusieurs accords, contrats et conventions économiques seront reconsidérés et les pays de la CEDEAO comme la Côte d’ivoire seront forcément impacter puisque ces pays AES constituaient leur clientèle acquise quant au commerce et au port. Ainsi une tendance baissière est constatée dans le volume des échanges portuaires ivoiriennes. Cette situation résulte principalement de deux facteurs: la réorientation des échanges commerciaux des pays membres de l’AES(Mali, Burkina Faso, Niger) vers d’autres partenaires, et l’impact des sanctions et blocages imposés par la CEDEAO après les récents coups d’État. Dans les zones frontalières, les contrôles douaniers et policiers pourraient être renforcés. Ces mesures restrictives risquent de conduire à un ralentissement des échanges les plus communs. L’on pourrait enregistrer plus de fraudes aux contrôles policiers et douaniers à cause des restrictions qui exacerberaient les défis sécuritaires qui devraient être pourtant négociés consensuellement par les états ouest africain dans ce contexte de porosité des frontières. Avec le rappel des diplomates burkinabè et maliens de Côte d’Ivoire, l’accès aux services consulaires devient limité. Cela affecte la délivrance de documents administratifs essentiels tels que les passeports, les déclarations de naissance, ou encore la légalisation d’actes, des services souvent nécessaires pour les migrants et leurs familles. Ce problème suscite une grande inquiétude parmi les communautés burkinabè et maliennes vivant en Côte d’Ivoire, qui comptent plusieurs millions de personnes. Il faut noter qu’en décembre 2024, les relations entre l’Alli ance des États du Sahel(AES), composée du Mali, du Niger et du Burkina Faso et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest(CEDEAO) ont connu des développements significatifs puisque la CEDEAO est contrainte d’acter le retrait irrévocable des pays de l’AES qui réaffirment leur engagement de renforcer leur coopération mutuelle, tout en développant des initiatives économiques et technologiques propres. Cette évolution reflète une volonté de souveraineté accrue et de réponse aux défis spécifiques de la région sahélienne. En réponse, la CEDEAO a exprimé son respect pour cette décision, tout en proposant encore une période de transition de six mois, du 29 janvier au 29 juillet 2025, pour faci liter une réintégration éventuelle des trois pays. Ces dynamiques révèlent une redéfinition des alliances et des structures de coopération en Afrique de l’Ouest, avec des implications potentielles pour la stabilité et le développement de la région mais aussi pour la meilleure gestion migratoire; même si lors du sommet de décembre 2024, les chefs d’État de l’Alliance des États du Sahel(AES) ont pris également des mesures pour faciliter la libre circulation des personnes, des biens et des services en Afrique de l’Ouest, malgré leur retrait de la CEDEAO. Ils ont notamment décidé que l’espace de l’AES serait exempt de visa pour tous les ressortissants des pays membres de la CEDEAO, leur permettant ainsi d’entrer, de circuler, de résider et de s’établir librement dans les États de l’AES, sous réserve du respect des lois nationales en vigueur. Cette initiative vise à maintenir les avantages de la libre circulation pour les citoyens ouest-africains, malgré la création de l’AES. L’afflux massif de migrants maliens et burkinabé en Côte d’Ivoire exerce une réelle pression sur les ressources locales, suscitant des tensions sociales. Ces dynamiques renforcent Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique 11 les perceptions mutuelles négatives, bien que les peuples partagent une longue histoire d’interactions culturelles et économiques. Toujours au niveau socioculturel, selon une autre étude, se sont environ 7389 ménages qui ont été identifiés et casés. Courant juillet 2023 avec 45% d’enfants, 14% d’adoles cents, 37% d’adultes et 4% du 3ème âge; autant de catégories sociales vulnérables qui sont à prendre en compte. Dans la même veine, les modalités d’accueil des demandeurs d’asile au vu des structures sociales de base et des ressources naturelles demeurent une inconnue difficile à maitriser et cerner. Pour résumer, les migrants des pays de l’Alliance des États du Sahel(AES) en Côte d’Ivoire font face à des vulnérabilités qui touchent plusieurs dimensions de leur vie: Des vulnérabilités économiques: Précarité de l’emploi, salaires bas, des conditions de travail difficiles, l’absence de protection sociale; statut juridique précaire car nombreux sont les migrants qui n’ont pas de documents officiels tels que cartes de séjour, passeports, favorisant les risques d’expulsions et les arrestations arbitraires sans recours légal; Des Vulnérabilités sociales à savoir la discrimination et la stigmatisation subies renforçant les tensions sociales et les comportements xénophobes de circonstance, entrainant une faible intégration des migrants par leur accès limité à l’éducation, à la formation professionnelle et aux services sociaux(santé, logement); Des Vulnérabilités liées à la sécurité: Certains sont perçus comme des vecteurs d’insécurité trafics ou liens présumés avec des groupes armés, les migrants sahéliens traversent souvent des zones instables, exposés aux conflits, aux extorsions et aux abus lors de leur transit; Des vulnérabilités psychologiques: Traumatismes liés aux crises car fuyant les conflits, la pauvreté ou les catastrophes, ils souffrent souvent de stress post-traumatique et d’anxiété liés à leur déplacement quand l’isolement social et l’éloignement de leur communauté d’origine accentue leur sentiment de vulnérabilité et d’insécurité; Des vulnérabilités en raison de leur genre et âge : Les femmes migrantes peuvent être exposées à des risques spécifiques comme les violences sexuelles, l’exploitation domestique. Quant aux enfants migrants, nombreux n’ont pas accès à l’éducation et sont exposés au travail précoce ou à l’exploitation. Pour relever les défis relatifs à ces vulnérabilités, les acteurs ou parties prenantes se doivent de construire des approches intégrées, combinant protection juridique, programmes socio-économiques inclusifs, et sensibilisation communautaire d’où les recommandations proposées. 12 Bureau Côte d’Ivoire 4. Recommandations En amont de toute recommandation, il est crucial que des efforts diplomatiques soient poursuivis pour apaiser les tensions, notamment pour préserver les intérêts des migrants et les relations humaines transfrontalières. Car ces acteurs jouent un rôle clé dans les économies locales. L’histoire commune entre ces pays, en particulier la forte présence de diasporas malienne et burkinabè en Côte d’Ivoire, pourrait être un levier pour renforcer la coopération. → Au niveau des Etats de l’AES et de la CEDEAO SIGNER dans les six mois, des accords spécifiques sur la protection des droits des migrants, leur accès à la liberté de circulation et leurs droits économiques et sociaux dans les États membres par les Ministères des Affaires étrangères et de l’Intégration des États membres de la CEDEAO et de l’AES. CREER une commission mixte CEDEAO-AES pour gérer les différends et prévenir les tensions diplomatiques comme un cadre d’échanges sur les éventuels litiges et les crises potentielles entre les deux ensembles. Prendre en compte le secteur de la sécurité, de la migration et du développement. → Au niveau de l’Etat ivoirien et des bailleurs LANCER une étude sur le vécu des migrants de l’AES en Côte d’Ivoire afin d’identifier les défis et stratégies d’adaptation face aux nouvelles dynamiques régionales. IMPLIQUER les partis politiques en organisant des ateliers car les partis influencent énormément les populations afin qu’elles soient aussi sensibilisées quant à la nécessité de la cohésion sociale. IDENTIFIER les personnes rentrant afin de faciliter le suivi de leurs trajectoires et d’organiser une meilleure politique migratoire en Côte d’Ivoire qui facilite et planifie au mieux l’intégration socio-économique des migrants. RENFORCER les infrastructures au niveau sanitaire et au niveau de l’éducation dans le but de prendre en compte la tendance haussière des migrants venant des pays AES. ORGANISER des ateliers d’informations et de sensibilisation dans toutes les régions de Côte d’Ivoire pour prévenir d’éventuelles crises et appeler les populations à résorber les conflits par des mécanismes pacifiques propres aux canaux communautaires locaux et en impliquant les leaders communautaires des populations migrantes. Migrant.e.s de l’AES en Côte d’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique 13 5. Conclusion En définitive, la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), conjuguée au retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, a intensifié les tensions politiques et diplomatiques dans la région, faisant redouter des répercussions concrètes sur le vécu des ressortissants de l’AES résidant en Côte d’Ivoire. Les mutations géopolitiques en cours, largement impulsées par les dirigeants politiques des pays concernés, ont engendré des bouleversements socio-économiques tangibles. Les tensions diplomatiques persistantes alimentent une psychose croissante, plaçant les migrants de l’AES dans une position de vulnérabilité exacerbée. Pris entre les feux d’une crise qu’ils subissent sans la maîtriser, ces migrants vivent un dilemme quotidien, tiraillés entre leur volonté d’intégration et l’incertitude générée par une situation politique mouvante qui redéfinit sans cesse les règles de cohabitation régionale. Cette instabilité menace d’aggraver leur précarité économique, particulièrement dans les secteurs où ils sont fortement représentés: agriculture, commerce de proximité, et emploi informel. À cela s’ajoute un risque accru de stigmatisation, qui, alimenté par certains discours hostiles, peut restreindre leur accès aux services de base tels que l’éducation, la santé et l’alimentation. Le climat d’instabilité ambiant fragilise ainsi davantage leur insertion dans la société d’accueil, entravant toute perspective de résilience durable. De plus, l’arrivée continue de nouveaux migrants nécessite des efforts accrus en matière d’accueil et d’intégration. Des tensions pourraient émerger si les ressources disponibles sont jugées insuffisantes pour répondre aux besoins combinés des populations locales et de ces nouveaux arrivants. Par ailleurs, la dégradation des relations diplomatiques pourrait entraver la mise en œuvre de politiques migratoires inclusives, en marginalisant davantage les réfugiés venus de l’AES. Le risque est réel de voir les autorités ivoiriennes remettre en question la tradition d’hospitalité et restreindre l’accès à la protection et aux droits fondamentaux, au détriment de milliers de demandeurs d’asile. Cependant, les récentes évolutions diplomatiques entre l’AES et la CEDEAO laissent entrevoir une possible redéfinition du paysage régional. Les incertitudes relatives aux accords économiques, à la libre circulation des personnes et aux droits de résidence alimentent les inquiétudes des communautés migrantes. Dans ce contexte, l’instauration d’un passeport AES et la création annoncée d’une force conjointe de 5 000 hommes illustrent la volonté des pays membres de l’alliance de consolider leur souveraineté et leur coopération stratégique en contraste avec l’attitude mesurée du gouvernement ivoirien et le fair-play diplomatique de la CEDEAO, soucieuse d’éviter l’escalade. Face à ces bouleversements, il est impératif que la CEDEAO, les autorités ivoiriennes et les partenaires internationaux adoptent des approches concertées et équilibrées, capables à la fois de protéger les droits des migrants et de préserver la stabilité régionale. En somme, la situation actuelle offre une opportunité historique de réinventer les relations régionales, à condition de placer la dignité humaine, la solidarité et la coopération au centre des politiques publiques. Si les défis restent nombreux, les efforts diplomatiques en cours entre l’AES et la CEDEAO laissent entrevoir une lueur d’espoir. Une collaboration renforcée, fondée sur la compréhension mutuelle et le respect des droits fondamentaux, pourrait ouvrir la voie à une paix durable, au bénéfice des États comme de leurs populations. 14 Bureau Côte d’Ivoire 6. Bibliographies Articles et Rapports Ainyakou, G& Dosso, B(2023). Les obstacles sociaux cul turels à la lutte contre l’insécurité dans certaines villes frontalières de la Côte d’Ivoire: la menace djihadiste. In Géopolitique et gestion stratégique des frontières africaines. Balima, S.(2024). Le retrait des Pays de l’AES de la CEDEAO. Dakar: NOTE D’ANALYSE N° 02| FES PSCC. 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La CEDEAO passe de la« Vision 2020» à la« Vision 2050». https://www.parl.ecowas.int/la-cedeao-passe-de-la-vision2020-a-la-vision-2050/?lang=fr 7. CEDEAO.(2024). La CEDEAO organise un sommet de la jeunesse pour libérer le potentiel des jeunes talents pour la croissance, l’auto-développement, la paix régionale et la stabilité. https://www.ecowas.int/la-cedeao-organise-unsommet-de-la-jeunesse-pour-liberer-le-potentiel-des-jeunes-talents-pour-la-croissance-lauto-developpement-la-paix-regi-onale-et-la-stabilite/?lang=fr 16 Bureau Côte d’Ivoire Au sujet des auteur.e.s Docteur Dosso épouse Binaté Namodé Alice, Maître de Conférences en Criminologie. Docteur Ainyakou épouse Babakana Taiba Germaine, Maître de Conférences en Sociologie Docteur Guipié Eddie Gérard, Docteur en Sciences Politiques Migrant.e.s de l’AES en Côte D’Ivoire, partagés entre la peur du lendemain et l’espoir diplomatique. Historiquement pays d’immigration, la Côte d’Ivoire accueille depuis la période coloniale de nombreuses populations en provenance des Etats limitrophes. Le 28 janvier 2024, l’annonce des Etats de l’Alliance des États du Sahel(AES) de se retirer de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a constitué une véritable« surprise stratégique». C’est dans ce contexte mitigé qu’interviendra ladite note d’analyse afin de révéler clairement les défis sociaux, économiques et sécuritaires auxquels font face actuellement les populations migrantes eu égard aux mesures politiques et diplomatiques prises par les différents gouvernements concernés. L’impact de la crise diplomatique entre les Etats de l’AES et la Côte d’Ivoire est double. D’une part, la situation sur le terrain demeure globalement inchangée nonobstant quelques frictions et l’exaspération des populations d’accueil. D’autre part, les retombées du retrait acté des membres de l’AES de la CEDEAO fait craindre une montée des tensions. Somme toute, c’est l’action conjuguée des acteurs des coopérations diplomatiques inter-régionales et internationales ainsi que des parties prenantes à la crise, qui seule permettra de trouver une issue pacifique et constructive aux inimitiés afin de parvenir à une gestion migratoire mieux négociée et accompagnée; malgré la scission des deux ensembles et les politiques nouvelles de libre circulation des personnes, des services et des biens. Vous trouverez plus d’informations sur ce sujet sur: ↗ fes.de