TÉMOIGNAGES D’ORGANISATRICES COMMUNAUTAIRES MIGRANTES AU LIBAN Novembre 2023 Cette publication fait partie du projet international «Promoting Migration Governance» PROMIG-FES(2021-2025) de la fondation Friedrich-EbertStiftung en Tunisie, financée par le Ministère fédéral de la coopération économique et du développement(BMZ). Le projet PROMIG-FES(2021-2025) vise à promouvoir le rôle des partenaires sociaux, y compris les syndicats, dans la gouvernance participative de la migration et de la mobilité fondée sur les droits et le dialogue social. Son approche multi-dimensionnelle comprend des activités pilotes visant à explorer des alternatives à l’approche sécuritaire conventionnelle. Cette publication fut développée en collaboration avec le projet régional de la fondation Friedrich-Ebert-Stiftung sur le féminisme politique et le genre (PolFem) dans la région MENA, et a comme but de refléter et représenter des témoignages d’organisatrices communautaires migrantes au Liban. Friedrich-Ebert-Stiftung Le Bureau Régional du Genre et du Féminisme- Liban Courriel: feminism.mena@fes.de Web: feminism-mena.fes.de Projet Migration Régionale- Tunisie Courriel: info.tn@fes.de Web: mena.fes.de/topics/migration Autrice Rima El Khatib Illustratrice Christina Atik Traduction de l’anglais Perla Rizk Mise en page Moez Ben Ismail © 2023, Friedrich Ebert Stiftung. Tous droits réservés. Les points de vue exprimés dans cette publication ne sont pas obligatoirement ceux de la Fondation Friedrich Ebert(FES) ou des organismes pour lesquels travaille l’autrice. L’usage commercial de tous les médias publiés par la Fondation Friedrich Ebert(FES) n’est pas permis sans l’accord écrit de la FES.. AVANT-PROPOS Les débats sur le sujet de la migration se concentrent souvent sur les mouvements provenant du Sud global vers le Nord global et négligent le fait que la majorité des mouvements de migration ont lieu entre les pays du Sud global. Depuis le début des années 90, des centaines de milliers de travailleuses émigrent de pays africains et sud-asiatiques vers le Liban, principalement en recherche d’emploi comme travailleuses domestiques dans des ménages privés. Plusieurs de ces femmes se sont trouvées dans une situation précaire et difficile, exclues de la protection du Code du travail libanais et niées le droit de syndicalisation ou de plaidoyer collectif pour leurs droits. Les travailleuses domestiques migrantes sont présentées depuis longtemps comme victimes du système de Kafala, un mécanisme de surveillance de la migration qui contraint les travailleuses immigrées légalement à l’employeur.se qui prend charge de leur visa. Elles sont représentées comme des personnes retenues dans une relation abusive, avec peu de recours à la protection légale, leurs voix étouffées par leurs circonstances. Cette publication met en question, pourtant, cette image d’impuissance et d’état de victime. Elle partage les témoignages personnels de dix femmes incroyables qui sont venues au Liban en tant que travailleuses domestiques migrantes et ont choisi de s’opposer à l’oppression du système de Kafala. Ces histoires offrent un aperçu de la résilience et de l’ingéniosité des travailleuses domestiques migrantes, des qualités souvent négligées quand ces femmes sont représentées comme de simples victimes d’exploitation. Nous avons plutôt voulu reconnaître le courage de celles qui ont choisi de s’organiser à la recherche d’un changement. Face au contexte juridique libanais complexe rongé par la corruption et le népotisme, ces dirigeantes ont toutefois mobilisé une force formidable. Leur activisme eut souvent un coût, vu que celles qui contestent le système de Kafala subissent le harcèlement, l’arrêt, l’emprisonnement et l’expulsion dans leur quête de justice. En présentant ces comptes-rendus personnels, nous espérons pouvoir encourager un dialogue plus large sur les réalités vécues par les travailleuses migrantes. Leurs histoires offrent des aperçus non seulement des défis auxquels elles font face, mais aussi du pouvoir d’action collective qui pourrait émerger des communautés marginalisées. Nous invitons les lecteur.trice.s à s’associer à ces histoires au niveau personnel, à s’identifier aux luttes et à célébrer les victoires de ces femmes. Nous espérons que ces histoires inspirent une réflexion critique sur les droits du travail, les politiques de migration et l’égalité du genre, non seulement au Liban, mais aussi au niveau de la région. Lydia Both Directrice de projet, Le Bureau Régional du Genre et du Féminisme, FES- MENA Samantha Elia Gestionnaire de programme, Le Bureau Régional du Genre et du Féminisme, FES- MENA SOMMAIRE AVANT-PROPOS 3 INTRODUCTION 6 OBJECTIFS ET MÉTHODOLOGIE 10 TÉMOIGNAGES 11 Elizabeth- Côte d’Ivoire 12 Tina- Sierra Leone 15 Sarah- Madagascar 18 Nancy- Népal 22 Lisa- Philippines 26 Mary- Philippines 29 Majeda- Soudan 32 Sandy- Kenya 36 Carla- Kenya 39 Nicole- Ethiopie 42 RECOMMANDATIONS DES ORGANISATEURS COMMUNAUTAIRES 45 CONCLUSION 48 5 INTRODUCTION Le système de Kafala ou système de parrainage au Liban est largement connu comme étant un système qui soumet les travailleuses domestiques migrantes à des conditions de travail dures ainsi qu’à une précarité économique. Dans le cadre de ce système, le séjour des travailleuses étrangères est lié à leurs employeur.euse.s/sponsors, les exposant à un risque élevé d’exploitation, de travail forcé, d’abus, et de trafic. L’une des restrictions qu’impose ce système est l’impossibilité de changement d’employeur.euse sans avoir la permission du sponsor. Si une travailleuse domestique migrante décide de quitter un lieu de travail abusif et de chercher un emploi alternatif, elle risquerait de perdre son permis de séjour, ce qui pourrait résulter en sa détention ou son expulsion hors du pays. Selon Amnesty International, 1 plus de 250,000 travailleuses domestiques migrantes travaillent actuellement au Liban. Elles sont exclues des protections du droit du travail desquelles jouissent les autres travailleur.euse.s. Elles n’ont pas droit à des avantages comme le salaire minimum, le nombre maximal d’heures de travail, ou la rémunération des heures de travail supplémentaires, ce qui les expose au risque d’exploitation et de mauvaises conditions de vie. Cette exclusion juridique peut être attribuée à une distinction culturelle entre les sphères privée et publique qui considère le travail domestique un accord privé négocié au sein du foyer plutôt qu’un emploi formel réglementé par les législations du travail. Il est important d’examiner les incitations économiques qui renforcent ce système: ce dernier permet aux employeur.euse.s et aux agences de recrutement d’engager des travailleuses domestiques pour de bas salaires et avec peu d’égard aux conditions de travail. Les organisations des droits humains ont documenté des cas d’abus physique et psychologique, de violence sexuelle, ainsi que d’autres formes d’exploitation parmi les travailleuses domestiques migrantes soumises au système de Kafala. Une étude effectuée en 2022 a révélé qu’un pourcentage stupéfiant de 68% de travailleuses domestiques migrantes au Liban ont signalé avoir subi un harcèlement sexuel, 1 « Liban: Les travailleuses domestiques migrantes – Leur foyer est notre prison» (Lebanon: Migrant Domestic Workers- Their House Is Our Prison). Amnesty International, 2019,, https://www.amnesty.org/en/latest/campaigns/2019/04/lebanon-migrant-domestic-workers-their-house-is-our-prison/#:~:text=Lebanon%20 is%20home%20to%20over,and%20work%20in%20private%20households (consulté le 6 septembre 2023). 6 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban alors que 11.7% ont été victimes d’agression sexuelle. 2 Dans 70% des cas d’abus dans le lieu de travail, l’employeur était reconnu coupable. En dehors du lieu de travail, les travailleuses domestiques migrantes ont signalé que les auteurs étaient des chauffeurs de taxi et des agents de police, parmi d’autres. Cette exposition répandue à l’abus sexuel est favorisée par les restrictions imposées par le système de Kafala qui offre aux travailleuses domestiques migrantes des possibilités limitées de signaler les abus ou de demander de l’aide. Les droits du travail interdisent également la syndicalisation des travailleur.euse.s étranger.ère.s, les empêchant d’atteindre l’égalité de statut de membre au sein des syndicats, de voter durant les élections syndicales et de présenter leurs candidatures. Et comme le travail domestique est perçu comme un accord privé au Liban, les travailleuses domestiques migrantes ne sont pas du tout éligibles au droit d’établir ou de joindre des syndicats. Au-delà de leur participation aux syndicats, les travailleur.euse.s migrant.e.s font face à des restrictions importantes de leur liberté de réunion, les empêchant d’enregistrer des organisations non-gouvernementales(ONG) ou d’organiser des manifestations et des campagnes de plaidoyer. En dépit de ces nombreuses restrictions, les travailleuses domestiques migrantes au Liban établissent des réseaux internes de solidarité et de soutien mutuel depuis les années 80. Ces réseaux ont évolué et tissé des liens avec d’autres organisations de la société civile(OSC) et militant.e.s, leur permettant de franchir quelques-uns des obstacles susmentionnés et de participer au plaidoyer. Un tournant important dans les efforts d’auto-organisation des travailleuses domestiques migrantes au Liban fut en 2015 lorsqu’elles tentèrent établir un Syndicat des travailleuses domestiques. Alors que ces efforts ne se sont pas concrétisés comme on avait espéré, l’initiative est devenue un moment historique dans le parcours des travailleuses domestiques migrantes vers leur reconnaissance dans les droits du travail libanais, soulignant leur détermination à garantir les droits et les conditions de travail convenables. E 2 gna Legna Besidet et L’Université Libanaise Américaine(LAU),« L’abus et le harcelement sexuels parmi les travailleuses domestiques migrantes au Liban» (Sexual Abuse and Harassment Among Migrant Domestic Workers in Lebanon), Sigrid Rausing Trust, octobre 2022, https://www.sigrid-rausing-trust.org/story/datashows-68-of-migrant-domestic-workers-report-sexual-harassment-in-lebanon/ (consulté le 6 septembre 2023). 7 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Les années 2019 à 2021 étaient particulièrement difficiles pour les travailleuses domestiques migrantes au Liban. La crise économique qui a touché le Liban, exacerbée par la pandémie du COVID-19, aggrava les difficultés existantes et leur amena de nouveaux défis. Les paiements de beaucoup de travailleuses furent retardés, ou même annulés alors que les entreprises et les employeur.euse.s avaient des difficultés à se remettre à flot. Malgré l’aide offerte par les ONG, le logement devint de moins en moins abordable pour beaucoup de travailleuses suite à l’augmentation des loyers imposée par les propriétaires. Leur pouvoir d’achat a également diminué par rapport au coût des marchandises, laissant un grand nombre de travailleuses domestiques migrantes dans l’insécurité alimentaire. La crise économique a affaibli un gouvernement déjà fragile, touchant sa capacité à répondre aux besoins des populations locales et migrantes à la fois. L’accès aux soins de santé posait déjà un défi avant la crise économique, mais fut tendu davantage par la pandémie, privant une grande partie de la population du soutien médical convenable. Les restrictions imposées par les mesures de confinement ont limité les interactions sociales des travailleuses domestiques migrantes ainsi que leur accès aux réseaux de soutien, et cette isolation aggrava leur vulnérabilité à l’abus et l’exploitation. De nombreuses travailleuses migrantes ne touchaient plus un revenu suffisant pour envoyer de l’argent à leurs familles, incitant beaucoup parmi elles à retourner à leurs pays d’origine ou elles pourraient trouver des opportunités alternatives, des modalités de vie moins précaires, et un meilleur accès aux soins de santé, parmi d’autres services. Celles qui y sont restées ont vécu dans une situation de plus en plus désastreuse au confluent de l’effondrement économique et la désintégration politique, nécessitant par conséquent l’attention, le soutien et l’intervention humanitaire urgents de la communauté internationale. Cependant, et malgré ces conditions dures, une constellation de personnes dévouées a continué à œuvrer pour organiser et mobiliser les communautés migrantes au Liban. Ces dirigeantes, qui sont en majorité des travailleuses domestiques migrantes elles-mêmes, ont pris l’initiative de lutter pour les droits et le bien-être d’autres migrantes et braquer les phares sur les injustices infligées par le système de Kafala. 8 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Venant de différentes régions de l’Afrique et de l’Asie – de pays comme la Sierra Leone, le Madagascar, la Côte d’Ivoire, le Népal, les Philippines, le Soudan, le Kenya et l’Ethiopie – ces organisatrices communautaires ont lutté pour contester le statu quo et exiger le traitement équitable, la dignité et la justice pour les travailleuses migrantes au Liban. Cette publication réunit les histoires de ces femmes qui, malgré les obstacles, ont persisté dans leur lutte pour un meilleur futur pour elles ainsi que pour toute la communauté de travailleuses migrantes qui travaillent sous le système de Kafala. Les noms des participantes ont été modifiés pour maintenir la confidentialité et l’anonymité. 9 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban OBJECTIFS ET MÉTHODOLOGIE L’objectif principal de cette publication est de partager les histoires de militantes et d’organisatrices communautaires migrantes dévouées au plaidoyer pour les droits et le bien-être des travailleuses migrantes au Liban. Leurs histoires rendent témoignage à la nature oppressive du système de Kafala et font preuve de la capacité des travailleuses migrantes elles-mêmes à contester ce système depuis leur position en son sein. Afin d’atteindre ces objectifs, la méthodologie suivante fut adoptée: 1. Recensement et identification Nous avons commencé par contacter un nombre de travailleuses migrantes et d’organisatrices communautaires au Liban. Cette cohorte initiale nous a ensuite guidé.e.s vers d’autres organisatrices migrantes et militantes qui pourraient partager leurs histoires. 2. Entretiens approfondis semi-structurés Nous avons mené des entretiens avec les participantes dans lesquels elles ont évoqué leurs expériences comme organisatrices communautaires de femmes migrantes ainsi que les défis auxquels elles font face en pratiquant leur militantisme. Des entretiens individuels ont été organisés dans un environnement sûr portant attention à la protection de l’identité et de la sécurité des participantes. Un service d’interprétation fut offert à celles qui ne se sentaient pas à l’aise en parlant en anglais ou en arabe. 3. Documentation de témoignages Les entretiens ont été enregistrés afin d’assurer que les histoires et perspectives des participantes sont reflétées avec précision. Selon leurs préférences, les participantes ont été anonymisées pour protéger leurs identités. 4. Rédaction des histoires De ces riches témoignages ont émergé des histoires envoûtantes qui présentent les luttes ainsi que la résilience et le pouvoir d’action des organisatrices communautaires migrantes au Liban. Ces histoires transmettent leur force et leur détermination dans l’adversité, et mettent en valeur leurs contributions remarquables envers leurs communautés et la société en son ensemble. 10 TÉMOIGNAGES Elizabeth Côte d’Ivoire Je ne suis pas une militante. Je suis une dirigeante de communauté. Le mot militante est trop fort pour ce qu’on peut faire ici au Liban. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban D’origine ivoirienne, Elizabeth commence son travail d’organisation communautaire à travers des rôles de soutien dans des ONG déjà établies au Liban. Finalement, elle décide, avec d’autres travailleuses migrantes, d’établir leur propre groupe indépendant dans lequel elles dirigeront la prise de décision, ce qui leur permettrait de mieux lutter pour leurs droits. Elle aide actuellement les travailleuses domestiques migrantes à prendre des décisions éclairées et à éviter les actes qui pourraient causer des dommages irréversibles à leurs contrats de travail, comme prendre la fuite par exemple. Elizabeth joue le rôle d’intermédiaire afin de trouver un terrain d’entente entre les travailleuses domestiques migrantes et leurs sponsors, et par suite éviter les conflits et les malentendus. A travers l’organisation communautaire, Elizabeth souligne le lien établi par le soutien moral et la solidarité entre les femmes de sa communauté. Elles contactent celles qui ne peuvent pas quitter le foyer de leurs employeur.euse.s par téléphone et offrent des formations sur un nombre de compétences pratiques, y compris la préparation de savons, de bougies, de purée de tomates, de confitures, ainsi que les techniques de perfectionnement de maquillage à celles qui ont la chance de pouvoir sortir de leurs foyers pour une pause les après-midis ou les dimanches. Pour Elizabeth ainsi que les autres organisatrices communautaires, c’est une occasion de transmettre aux travailleuses domestiques migrantes des compétences utiles qu’elles pourraient s’en servir de retour à leurs pays d’origine. En parlant de sa petite cohorte de travailleuses domestiques migrantes, Elizabeth explique:« les femmes offrent un grand soutien moral et une solidarité les unes aux autres. Ce n’est pas que nous ne voulons pas aider les hommes ou prendre leurs points de vue en considération – au contraire! Nous ne voulons juste pas qu’un homme prenne des décisions au sein de notre groupe.» Alors que l’organisation d’Elizabeth n’exclue pas les hommes de l’aide qu’elle fournit, vu que les femmes constituent la majorité des travailleur.euse.s domestiques migrant.e.s au Liban, elles sont également les seules à prendre des décisions dans leur groupe de soutien. Parmi les nombreux défis auxquels Elizabeth a fait face au fil des années, un l’a particulièrement marquée. Depuis plusieurs années, Annie, une organisatrice communautaire fut expulsée hors du pays après avoir été recherchée par la Sûreté générale libanaise en raison de 13 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban son militantisme. 3 Elizabeth et d’autres organisatrices ont commencé à craindre qu’elles pourraient subir le même sort à cause de leur travail communautaire. Suite à son expulsion, Annie a continué à exprimer sa solidarité de loin. En réponse au soutien qu’elle leur avait offert et comme forme de débouché créatif, Elizabeth et d’autres organisatrices ont décidé de rédiger une pièce de théâtre. Grâce à l’orientation et l’entraînement offerts par des membres de groupes réputés de théâtre, elles ont élaboré une narrative envoûtante qui examina les relations complexes entre les travailleuses domestiques migrantes et leurs employeuses, souvent appelées« madame». La pièce de théâtre a illustré de manière poignante les expériences frustrantes et parfois agonisantes des travailleuses, y compris l’épreuve pénible d’être abandonnée aux aéroports. Malheureusement, elles étaient obligées à annuler le spectacle pour des questions de sécurité malgré six mois d’entraînement dévoué. Le groupe d’Elizabeth trouve un sens nouveau durant la pandémie du COVID-19 qui a dépourvu un grand nombre de travailleuses domestiques migrantes du travail, les laissant en lutte pour leur survie. Elizabeth et son groupe ont organisé des efforts d’assistance qui couvraient même les régions éloignées afin d’offrir un soutien en ce temps-là indispensable. Mais ce fut coûteux sur le plan personnel. Une des membres dévoués eut un accident alors qu’elle offrait son soutien aux travailleuses domestiques migrantes, ce qui l’obligea finalement à retourner à son pays. Malgré tous ces défis, Elizabeth trouve une satisfaction profonde dans le travail communautaire. En informant les travailleuses domestiques migrantes sur leurs droits et les aidant à surmonter les complexités de la vie au Liban, elle trouve sa vocation et sa raison d’être. Alors qu’elle prévoit de quitter ce pays ultérieurement en raison de son âge et de l’absence d’assurance maladie, elle sait que le travail est loin d’être achevé. Le message qu’Elizabeth voudrait communiquer à celles et ceux qui lisent ce texte est simple: il faut reconnaître l’humanité des travailleuses domestiques migrantes.« Nous sommes toutes et tous différent.e.s. Nous avons des personnalités et des histoires différentes. Coexistons et apprenons à communiquer.» 3 La Sûreté générale libanaise est l’organisme principal responsable des travailleur. euse.s migrant.e.s et des affaires liées a l’immigration. Elle contrôle l’arrivée, la résidence et les permis de séjour et garantit le respect des lois d’immigration. 14 TINA Sierra Leone Il faut se faire entendre et lutter pour nos droits. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban En Sierra Leone, Tina rêvait d’être journaliste ou avocate, des métiers à travers lesquels elle pourrait lutter pour les droits de la femme et en même temps prouver que les femmes sont capables de pratiquer ces métiers. Cependant, les difficultés économiques ont poussé Tina vers une trajectoire différente. En 2014, elle émigre vers le Liban pour un emploi comme travailleuse domestique. Malheureusement, sa quête d’un revenu modeste et de la possibilité d’offrir un soutien financier à sa famille résidant dans son pays d’origine l’exposa à l’abus, le harcèlement, et la violence sexuelle. Contrairement à la majorité des travailleuses domestiques migrantes résidentes, Tina était parmi les« chanceuses» qui étaient autorisées à sortir les dimanches et à parler à d’autres femmes migrantes. C’est à son interaction avec cette nouvelle communauté que Tina commence son parcours de militante. Ce parcours était stimulé par un engagement au plaidoyer pour les autres travailleuses domestiques migrantes ainsi que par une frustration face à la passivité des organismes qui sont censés les protéger, comme les consulats et d’autres organisations locales et internationales. « La situation est devenue très difficile après 2019…Elle était déjà difficile. Mais durant cette période-là, beaucoup de travailleuses domestiques migrantes étaient abandonnées dans la rue par leurs employeur.euse.s. De nombreuses parmi elles étaient obligées de dormir dehors près des ambassades. Leur santé mentale s’est détériorée. Cette situation nous a toutes affectées, résidentes ou non, alors que le coût de la vie explosait…C’est pourquoi beaucoup de travailleuses voulaient retourner à leurs pays en 2019/2020.» Tina raconte avec une colère contagieuse comment les ambassades et les consulats étaient restés les bras croisés face à cette situation comme s’ils ne pouvaient rien faire. Même dans les cas de décès des travailleuses domestiques, le consul ne fit rien. Les consuls de plusieurs Etats, désignés pour protéger et soutenir la communauté d’expatriés provenant de leurs pays respectifs, n’ont pas agi tout au long de la crise. Tina et les autres organisatrices communautaires étaient complètement démoralisées face à une telle négligence. Devant ce système de bureaucratie stagnante, Tina et d’autres organisatrices se sont mobilisées pour créer leur propre structure de soutien afin de combler quelques lacunes laissées par les institutions qui étaient supposées leur offrir de l’aide. Les travailleuses domestiques migrantes en difficulté s’étaient réunies pour former des réseaux de soutien qui pourraient les aider à trouver et contacter les services 16 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban et ressources qu’elles nécessitaient. Tina offre également une assistance directe aux survivantes du harcèlement sexuel à travers le soutien moral. Elle s’engage également au plaidoyer si possible, en contribuant par exemple aux projets de recherche portant sur le système de Kafala. Tina est motivée à mener ces efforts par son désir « d’être la voix des sans-voix», de défendre les femmes qui font face à l’abus et au harcèlement sexuel, et d’émanciper les travailleuses migrantes. Malgré les défis et l’opposition, Tina persévère car, selon elle,« le travail est beaucoup trop important». Tina mène des efforts d’organisation au Liban depuis plus de 6 ans. Elle sent une frustration envers le système et appelle à des réponses rapides de la part des organisations concernées par les questions de travailleur.euse.s migrant.e.s.« Si vous voulez fournir une ligne de téléassistance, il faut que cette ligne fonctionne. Les réponses tardives peuvent avoir des conséquences graves», ajoute-t-elle. Elle observe pourtant l’impact que portent ses efforts en termes d’augmentation de la conscience des travailleuses domestiques migrantes de leurs propres droits ainsi que de leurs responsabilités les unes envers les autres. Tina croit que leur militantisme a changé la mentalité publique, et que leurs négociations avec le grand public et les ONG font une différence. Au fil des années, la collaboration avec des organisations au Liban comme dans son pays a permis à Tina d’acquérir des connaissances, des expériences, et la confiance en soi. Elle n’est plus intimidée par la parole en public ou les entretiens. Elle nous raconte qu’elle a appris à mieux gérer son temps et à séparer sa vie privée de sa vie professionnelle. Les autres militantes l’aident également à maintenir un équilibre entre les deux en partageant sa charge de responsabilités d’organisation et en déléguant les tâches. Tina poursuit son engagement à la lutte contre le système de Kafala au Liban tant qu’il existe. Elle ne quittera le pays que lorsqu’elle voit que les autres peuvent poursuivre le travail. Elle appelle celles et ceux chargé.e.s de la prise de décisions politiques à considérer les femmes comme des êtres humains ayant un potentiel qui dépasse les tâches ménagères. En s’adressant aux autres travailleuses domestiques migrantes, elle dit:« Il faut se faire entendre et lutter pour nos droits.» Le soutien et les ressources sont primordiaux. Tina exprime le besoin de centres dédiés à l’éducation et l’émancipation des femmes. Elle reconnaît que le financement est limité, mais considère que ceci est un besoin pressant au Liban comme dans son pays. 17 SARAH Madagascar J’ai commencé mon militantisme depuis le foyer de mon employeuse. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Sarah quitte le Madagascar pour le Liban ou elle vit depuis 27 ans. Son parcours de plaidoyer commence au sein de son lieu de travail ou elle est employée par une femme âgée. Elle a un grand respect envers les personnes âgées et hésite alors avant d’oser s’affirmer. C’était un processus graduel durant lequel elle rassembla le courage de demander ce qu’elle méritait. Le niveau académique avancé duquel jouissait Sarah lui offrit un privilège qui échappe à beaucoup d’autres: la capacité de lire son contrat. Elle se rappelle du jour où elle avait enfin décidé d’exprimer son mécontentement à son employeuse. Ayant lu son contrat, elle savait que ce dernier prévoyait explicitement son emploi exclusif dans un seul foyer. Cependant, et comme beaucoup d’autres employeur. euse.s qui n’ont jamais lu leur contrat ou qui le considèrent une simple formalité, l’employeuse de Sarah lui demandait de travailler au foyer de son fils aussi. Malgré son appréhension, Sarah affronta son employeuse avec certitude et demanda une compensation monétaire équitable de tout travail supplémentaire effectué dans un autre ménage. Elle demanda également d’être déposée et ensuite prise du nouveau lieu de travail au lieu de devoir absorber les frais de transport elle-même. Sarah était surprise lorsque son employeuse accepta, et ses demandes furent satisfaites. Une deuxième confrontation eut lieu du fait que Sarah n’était pas autorisée à prendre une pause. Lorsqu’elle décida de contester cette règle, elle s’adressa à son employeuse calmement et initia une discussion. Elle fit une comparaison entre sa situation et celle des ouvrier.ère.s qui travaillaient dans l’usine qui appartenait à la femme âgée, lui demandant si elle leur permettait de prendre des pauses. La réponse de l’employeuse affirma la position de Sarah – les ouvrier. ère.s avait droit à une heure de pause. Sarah demanda alors les mêmes conditions. Parmi les souvenirs gravés dans la mémoire de Sarah est lorsque son employeuse commençait à lui donner des ordres dès que Sarah s’asseyait pour manger.« Prépare-moi un thé.»« Prépare-nous un Nescafé.» Cette fois-ci, Sarah choisit une stratégie différente. Au lieu de répondre à ces ordres, elle s’en abstenait jusqu’à la fin de son repas. Elle avait donc réussi à préserver sa pause malgré les tentatives d’interruption – une petite victoire. Ensuite vint l’épreuve du paiement. L’employeuse lui proposa un plan de paiement retardé étonnant: Sarah ne serait payée pour tout son 19 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban travail que des années après la fin de son contrat de trois ans. Et qui ne voudrait pas travailler durant trois ans sans toucher un seul paiement pour leur labeur? Peut-être une employeuse qui pourrait échapper à la loi – mais pas Sarah. S’appuyant encore une fois sur sa capacité de lire le contrat, Sarah insista sur un paiement mensuel et complet. Ce n’était pas une guerre pour elle; c’était une question de principe, de prendre ce qui lui appartenait. Ce fut le lieu de naissance du militantisme de Sarah. Heureusement pour elle, son employeuse était parmi les plus compréhensives. Elle est toujours sa patronne aujourd’hui. Sarah considère que la graine de son militantisme s’est enracinée et commença à pousser de cette histoire qui nous paraîtrait ordinaire. Son militantisme émergea du foyer pour toucher la communauté plus large. En plus d’être alphabète, Sarah parle l’anglais et le français couramment, et ses ami.e.s l’encouragent à utiliser ses connaissances linguistiques pour amplifier les voix des travailleuses domestiques migrantes. Elle commença à communiquer avec les autres travailleuses afin de les aider à lire et à comprendre leurs contrats – et par conséquent savoir leurs droits – et devint de plus en plus active dans sa communauté. Avec le temps, Sarah commença à toucher les résultats positifs des efforts de plaidoyer qu’elle et les autres militantes migrantes exerçaient. Elle remarque une meilleure prise de conscience des injustices du système de Kafala au niveau du grand public, et observe les travailleuses domestiques migrantes qui se déplacent plus aisément et avec plus de confiance dans les rues. L’année dernière, elle eut l’opportunité de voyager à Barcelone pour raconter les expériences vécues par les travailleuses domestiques. Elle espère que la diffusion des histoires des femmes de sa communauté puisse changer le système auquel elles sont soumises. Sarah souligne l’esprit de solidarité profonde partagé parmi les travailleuses domestiques migrantes. Au sein de cette communauté bien unie, elles ont cultivé non seulement des amitiés, mais un esprit de famille, se référant souvent les unes aux autres en tant que sœurs. Ce lien remarquable dépasse les nationalités, vu qu’elles partagent les mêmes expériences et aspirations qui les unissent dans une famille de travailleuses domestiques. Les frontières nationales passent à l’arrière-plan, laissant une place à cette identité commune.« Nous sommes toutes des travailleuses domestiques… Il faut que nous nous réunissions», explique-t-elle. 20 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Sarah prévoit de rester au Liban et de poursuivre son militantisme le plus long possible. Elle se considère défenseuse des droits humains. Elle voudrait que le monde reconnaisse l’humanité des travailleuses domestiques migrantes au-delà de leur métier de nettoyage. Elle nous rappelle que le travail de soins comprend tout travail, et qu’il est temps de reconnaître les droits des travailleuses domestiques migrantes. 21 NANCY Népal Nous ne sommes pas des statues. Nous ne sommes pas vos enfants non plus. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Nancy arrive au Liban en 2009 après avoir quitté le Népal en recherche d’une meilleure vie. Elle avait travaillé auparavant dans d’autres pays comme la Chypre où de strictes règles et règlements sont imposés pour la protection des travailleur.euse.s migrant.e.s. Pourtant, ce qui l’attendait au Liban était loin de ce qu’elle souhaitait. Nancy s’est trouvée dans un ménage où sa relation avec son employeuse était loin d’être harmonieuse. Elle n’était pas traitée sur un pied d’égalité; elle se sentait plutôt comme une esclave. Un jour, une vive dispute s’est intensifiée au point d’humiliation lorsque la main de son employeuse lui frappa la joue. La douleur qu’elle ressentit n’était pas seulement physique – c’était une blessure d’humiliation, une blessure que même ses parents ne lui avaient jamais infligée. Pire encore, son employeuse lui lança des insultes et des injures, des mots qu’elle ne comprenait pas au début(par exemple, sharmouta [pute], et maudit son père et sa mère, etc.). Quand Nancy apprit finalement ce que ces mots signifiaient d’autres travailleuses migrantes, c’était une amère révélation qui renforça sa détermination à se défendre. Elle apprit également qu’une travailleuse domestique migrante s’était enfuie de ce même ménage. La deuxième fois que son employeuse l’a attaquée, Nancy a craqué. Elle fit de même et frappa son employeuse. Devant cette confrontation, le mari de l’employeuse intervint et Nancy le confronta avec un fait qu’elle venait d’apprendre:« Si vous traitez mal votre travailleuse, il y aurait des conséquences.» Nancy comprit qu’elle ne pouvait plus rester passive devant une telle maltraitance. Le défi de Nancy avait pourtant un prix. Elle fut renvoyée à l’agence qui l’avait placée dans ce ménage, et ensuite transférée à Baalbek, une ville située dans la vallée de la Bekaa, à environ 67 km de la capitale libanaise. Elle est restée quand même dévouée. Dans ce nouvel environnement, elle fit face à des défis différents. Son employeuse ne traita pas ses papiers officiels, la laissant dans un état d’incertitude. Ses besoins fondamentaux comme l’alimentation adéquate lui étaient refusés sous prétexte d’efficacité du travail – une logique tordue qu’elle refuse d’accepter. La maison était vaste et ses responsabilités dépassaient le nettoyage et s’étendaient au jardinage et au lavage de voiture. On lui demandait souvent de faire des tâches supplémentaires, même en dehors des heures de travail normales. Encore une fois, elle est restée dévouée. 23 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Même quand son employeuse est partie en vacances, la souffrance de Nancy a persisté. Le mari de l’employeuse y est resté, et commença à la taquiner et la tourmenter en absence de sa femme. La situation a ensuite dégénéré en des disputes vivaces et des menaces de violence, mais Nancy se concentrait toujours sur son objectif: gagner de l’argent, faire valoir ses droits, et ne pas devenir une cible pour le maltraitement. Refusant d’y rester confinée, Nancy décide de fuir cet environnement oppressif. Elle cherche refuge dans un autre village à environ une heure de route. Malgré le sentiment d’isolation et d’exil qu’elle éprouve au début, une lueur d’espoir apparaît sous forme d’une autre travailleuse népalaise à travers laquelle Nancy découvre une organisation dédiée au travail social et au plaidoyer. Elle sentit un lien profond avec les autres victimes d’abus qui étaient servies par cette organisation. Elle vit son histoire dans les siennes. Elle était attirée par la promesse d’un parcours collectif, un parcours qui émancipait les personnes comme elle afin de regagner leur voix. Étant militante, Nancy a appris que le risque d’expulsion ou de détention est omniprésent. Depuis quelques mois, elle témoigna la détention d’une autre travailleuse migrante pour des raisons toujours ambiguës. Cette femme a passé trois à quatre mois en détention, bien après l’expiration de son billet de retour à son pays.« Nous avons besoin d’une loi spécifique qui protège les droits des travailleuses domestiques», explique Nancy.« Nous avons besoin d’abris, et non de prisons, pour celles qui sont dans des situations délicates.» La situation politique et économique au Liban est tumultueuse, et beaucoup ont choisi de quitter le pays. Malgré ces difficultés, Nancy prévoit de rester au Liban le plus long possible.« Je me sens responsable des travailleuses migrantes ici; nous sommes comme des orphelines qui doivent soutenir les unes les autres.» Nancy souligne que beaucoup de travailleuses domestiques migrantes ont peu de chance à trouver un emploi hors le travail domestique. Elle explore alors des sources supplémentaires de revenu: « Nous souhaitons créer des activités commerciales si jamais le financement nécessaire est fourni. Nous pourrions préparer et vendre des produits comme des cornichons, de la confiture et du savon, non seulement pour notre propre profit, mais aussi pour aider les autres membres de notre communauté.» 24 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Selon Nancy, le Liban pourrait devenir un meilleur pays pour les travailleuses domestiques si le système de Kafala est aboli. Elle avait vu qu’il était possible de travailler dans de meilleures conditions dans les pays ou un système juste était mis en place. Elle est convaincue que le Liban pourrait devenir un lieu juste et équitable pour tous ses habitants et espère pouvoir témoigner ce changement. 25 LISA Philippines Je le sens dans mes nerfs. Je ne peux pas arrêter. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Lisa se trouve aux prises avec le spectre persistent du racisme. C’est un appel urgent – éduquez le peuple. Même dans les circonstances difficiles qui touchent le Liban, le racisme existe toujours, une réalité qu’elle reconnaît avec un mélange de frustration et d’espoir. L’histoire de Lisa commence il y a 15 ans. Veuve et mère de deux enfants, elle quitte les Philippines en quête de meilleures opportunités pour soutenir sa famille. Au fil des années, elle fait face à de multiples défis vécus par les travailleuses domestiques migrantes au Liban. Lisa rejoint finalement un groupe de soutien aux femmes philippines dont les activités allaient de l’organisation de sorties jusqu’à la liaison avec les ambassades. C’est là que Lisa se rend compte des possibilités de plaidoyer et commence à y participer. Annie, une femme déjà mentionnée dans un témoignage précédent et une figure marquante dans plusieurs groupes et unions, était de grande influence sur le parcours de Lisa. Annie lui adressa une invitation qui lui changerait la vie – l’opportunité d’assister à des ateliers organisés par des ONG qui travaillaient sur les questions de travailleuses migrantes. Après chaque séance, elle devenait de plus en plus consciente du pouvoir de l’action collective et des possibilités de réaliser un changement. Après avoir assisté à plusieurs ateliers, l’intérêt de Lisa se transforme en une passion. Les réunions du dimanche avec d’autres communautés deviennent un rituel, et chaque rencontre renforce sa volonté de créer un impact véritable. Elle était en première ligne de toute manifestation et tout mouvement. L’esprit du soulèvement populaire de 2019 la toucha profondément. Elle nous raconte qu’elle fit partie d’une chaîne humaine dans une des manifestations. Cette scène l’émut, la poussa à faire partie de quelque chose de plus grand, à se tenir, épaule contre épaule, avec celles et ceux qui appelaient à un changement.« Je le sens dans mes nerfs. Je ne peux pas arrêter», explique Lisa, décrivant le sentiment que cette cause crée en elle qui la pousse en avant. Le groupe de Lisa se concentre dans ses efforts de plaidoyer sur la sensibilisation sur la rémunération équitable, surtout dans le cas des travailleuses domestiques venant du Bangladesh qui ont tendance à accepter des salaires plus bas. En leur apprenant des techniques de négociation et les encourageant à s’affirmer, elles espèrent que plus de travailleuses domestiques migrantes puissent éviter l’exploitation dans des accords d’emploi qui les poussent à travailler en échange d’une rémunération inéquitable. 27 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Plusieurs défis se sont présentés. Il y eut des malentendus entre les membres du groupe, résultant parfois à des disputes internes. Ces femmes firent également face à un racisme systématique de la part de prestataires de services comme les chauffeurs de taxi ainsi que des familles pour lesquelles elles travaillaient. A part les cas de racisme quotidien, l’expérience de Lisa avec le racisme s’étend à sa vie amoureuse. Elle fait toujours face à la discrimination de la famille de son petit-ami de nationalité différente, même après une relation de dix ans.« Pour eux, nous[les travailleuses migrantes] sommes des esclaves», raconte Lisa en se référant à la famille de son petit-ami. Cependant, ce dernier préfère éviter une confrontation. Malgré ces obstacles, Lisa reste ferme dans son engagement envers sa communauté et sa cause. Pour elle, le militantisme ne consiste pas uniquement à lever la voix, mais aussi à se méfier de celles et ceux qui l’écoutent. Elle agit avec précaution et conscience que tout le monde ne partage pas ses valeurs et idéaux. Elle est entourée de beaucoup d’allié.e.s, de personnes qui partagent son engagement, mais il faudrait pourtant qu’elle reste vigilante face à celles ou ceux qui pourraient ne pas y être d’accord ou souhaiteraient nuire à sa cause. Un nombre d’organisatrices ont payé le prix de ce plaidoyer, expulsées du pays en raison de leur militantisme. À l’avenir, Lisa souhaite demeurer au Liban. La crise économique actuelle fit du travail domestique au Liban un emploi moins économiquement avantageux. Alors que beaucoup lui ont proposé de s’installer dans un autre pays, Lisa apprécie les amitiés qu’elle a cultivées ici. 28 MARY Philippines Deux travailleuses domestiques migrantes meurent chaque semaine au Liban. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban En 2010, durant une manifestation à Beyrouth, Mary voit une pancarte qui dit« Deux travailleuses domestiques migrantes meurent chaque semaine au Liban.» Face à cette phrase, elle se demande:« Est-ce vrai?... Qu’est-ce qui les pousse à se suicider?» Par curiosité ainsi que par préoccupation, Mary commence son enquête sur les problèmes qui tourmentent les travailleuses domestiques migrantes et leurs luttes inquiétantes.« Je me suis dite que peut-être je pourrais offrir un soutien…aux autres travailleuses migrantes, que je pourrais les aider», explique-t-elle. Mary s’embarque alors sur son chemin de soutien et de sensibilisation. Son parcours était pourtant loin d’être facile. Venue au Liban depuis les Philippines en tant que travailleuse domestique migrante, Mary comprend bien l’immense peur qui entoure les travailleuses, les empêchant de rejoindre les efforts de plaidoyer en raison des menaces de leurs employeur.euse.s. Cette peur restreint même la possibilité de parler aux travailleuses domestiques migrantes d’une potentielle participation à un tel projet. Le militantisme de Mary pose également un risque sur sa vie. Parler des droits des travailleuses et sensibiliser sur les défis auxquels les travailleuses migrantes font face sont des activités qui pourraient mettre celles et ceux qui les exercent dans une position fragile. Le plaidoyer pour la justice et l’égalité fit d’elle une cible, et cette réalité lui pèse. Les préoccupations de Mary ne sont pas infondées. Elle témoigna les conséquences graves endurées par des organisatrices communautaires qui partageaient son engagement à la cause. Cinq de ses compagnonnes étaient déjà expulsées du pays, une mesure punitive utilisée pour étouffer leurs voix et réprimer leurs efforts de plaidoyer. Concilier entre son travail à temps plein et ses efforts d’organisation exige un immense engagement. Mary passe son temps libre à soutenir les autres travailleuses et à emballer des fournitures de secours pour les travailleuses domestiques migrantes qui en ont besoin. Elle est motivée par un sentiment d’urgence, par une conviction qu’un changement est possible, et que les efforts collectifs peuvent faire la différence. Le dévouement de Mary n’est essentiellement pas nourri par un avantage financier. Au contraire, elle et ses compagnonnes d’organisation mettent en commun des ressources de leurs propres poches pour maintenir leur militantisme. 30 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Malgré les efforts déployés en collaboration avec les autres organisatrices, Mary avoue que leur plaidoyer ne put aboutir à aucun changement significatif au niveau des lois applicables. Elles ont pourtant réussi à sensibiliser le public sur la détresse des travailleuses domestiques et à éduquer ces dernières sur leurs droits. Auparavant, les femmes migrantes restaient souvent silencieuses et vulnérables. Mais aujourd’hui, elles parlent à leurs employeur.euse.s avec plus de confiance et font valoir leurs droits comme prévu dans leur contrats. Dans les réunions, leurs discussions vibrent de ferveur – dans leurs mots, leurs gestes, et la manière dont les femmes dénoncent les injustices du système de Kafala. Il existe un sous-courant de force impressionnante, et même intimidante. Devant leur disponibilité à s’exprimer, surtout dans la sécurité d’un groupe, Mary ressent une admiration pour sa communauté de femmes. Leur intelligence, leur courage et leur articulation incarnent le pouvoir des femmes unies pour le changement. Mary voudrait dire aux responsables politiques que les travailleuses domestiques migrantes existent et ne doivent pas être traitées d’invisibles.« Nous ne sommes pas des esclaves de l’âge moderne. Nous sommes un pilier de l’économie et nos contributions doivent être reconnues.» Mary souligne qu’une loi ou une politique est primordiale pour protéger les droits des travailleuses domestiques migrantes. Elles risquent leurs vies, quittent leurs familles, et travaillent sans cesse dans un métier qui passe souvent inaperçu. En termes de soutien, Mary insiste sur le besoin de ressources régulières afin de maintenir les efforts de plaidoyer:« Nous ne devrions pas avoir à compter sur les autres; il faut que nous soyons autonomes.» Elle signale également le besoin de formations qui développent des connaissances pratiques dans le domaine de diffusion et de communication qui pourraient émanciper les travailleuses afin d’exercer leur plaidoyer de manière plus efficace. Ce parcours était difficile, mais Mary a toujours de l’espoir en un meilleur avenir. Elle pense que la prochaine génération de travailleuses domestiques migrantes n’aura pas à endurer les mêmes difficultés, et c’est cet optimisme qui la motive à poursuivre sa lutte pour leurs droits. 31 MAJEDA Soudan Plus la peau de la travailleuse est foncée, plus la discrimination contre elle est grande, plus ses droits lui sont arrachés, plus ses conditions sont difficiles. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Majeda s’embarque sur son voyage du Soudan vers le Liban en 2019, armée d’une licence en Langue et littérature arabe. Ses compétences académiques perdront pourtant leur importance devant les réalités dures qu’elle vivra en tant que migrante africaine au Liban. La discrimination à laquelle elle fit face dépassa son succès académique, et la fit sentir qu’elle était un« être humain de second degré» aux yeux de beaucoup de personnes. La transformation de Majeda en militante commença quand elle était travailleuse domestique. Elle se trouva dans un environnement dans lequel elle avait peu de pouvoir d’action, de vie privée et de respect. Dix mois s’étaient écoulés avant qu’elle ait le courage de confronter son employeuse et demander d’être traitée avec respect. Devant cette confrontation, son employeuse contesta de manière condescendante sa confiance en soi, lui demandant si c’était dû au fait qu’elle avait un diplôme, une qualité à laquelle elle ne s’attendait pas dans travailleuse domestique migrante. C’est durant cette période que Majeda a créé un groupe sur WhatsApp consacré aux travailleuses domestiques soudanaises au Liban, et ce groupe devint un sanctuaire virtuel leur permettant de communiquer et de partager leurs expériences. Cependant, Majeda n’a pas échappé aux épreuves. Son militantisme résulta en sa détention par la Sûreté générale pour une durée stupéfiante de trois mois. Ce fut durant une période où les descentes sur les migrantes étaient devenues une pratique ordinaire. Tous les quelques jours, 7 à 8 travailleuses migrantes rejoignaient Majeda en détention. Malgré cette persécution, les travailleuses devenaient de plus en plus solidaires:« Quand j’étais en prison, mes amies demandaient de mes nouvelles puisque les visites étaient risquées. Nous avons pleuré de bonheur une fois réunies. Nous pouvions sentir la douleur les unes des autres.» Lorsque Majeda fut enfin libérée et ramenée chez elle, son portable était plein de messages et d’appels de ses amies et des autres organisatrices. Majeda n’a toujours pas eu la chance de rappeler toutes celles qui lui avaient offert leur soutien. Heureusement, Majeda avait déjà présenté une demande d’asile auprès des Nations Unies, ce qui l’a épargné d’une expulsion au Soudan. L’expérience traumatique de détention n’a fait que renforcer sa détermination à poursuivre sa lutte pour la justice et l’égalité. Sa participation dans l’organisation communautaire présenta pas mal de défis.« La communauté soudanaise est très conformiste. Il est ayb [honteux] que les femmes travaillent même, et encore plus qu’elles 33 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban soient payées pour faire des travaux domestiques chez les autres.» Il était difficile de convaincre les jeunes femmes de se réunir et de s’organiser à cause de ces normes culturelles. Beaucoup parmi ces femmes craignaient que si leur emploi était révélé, la réputation de leurs familles serait ternie. Un autre défi important se présenta au niveau des dynamiques intracommunautaires.« Malheureusement, au Soudan, nous sommes toutes et tous classifié.e.s par tribu…les personnes sont regardées de haut selon leur identité tribale.» Le racisme au sein de la communauté n’était pas absent. Certaines personnes hésitaient parfois à collaborer les unes avec les autres en raison de préjugés bien ancrés. Majeda a beaucoup travaillé pour encourager les autres travailleuses migrantes de sa communauté à se libérer de ces préjugés, soulignant que «nous sommes toutes soudanaises ici[aux yeux du peuple libanais]». Elle insista sur le fait que le système auquel elles faisaient face ne discriminait pas contre les soudanaises selon leurs affiliations tribales ; ce système discriminait contre elles toutes sans aucune distinction. Les convaincre toutes qu’elles faisaient partie d’une famille soudanaise plus large et qu’elles devraient s’unir était un défi continu. Majeda remarque que cette question est un problème répandu qui dépasse la communauté soudanaise. Une source d’immense fierté pour Majeda fut un atelier sur le soutien psychologique qui attira l’attention des médias. Durant cet atelier, Majeda tient un discours sur les défis auxquels les travailleuses migrantes font face au Liban en présence de la Sûreté générale – une audience pour le moins intimidante. Dressée sur le podium, face à ce qu’elle considérait une fois« sa plus grande peur», Majeda est envahie de confiance après cet évènement. C’était un moment charnière qui la poussa à continuer son plaidoyer et à lutter pour les droits des personnes marginalisées comme elle. Majeda aspire à quitter le Liban à l’avenir. Elle se sent stagnante vu qu’elle ne poursuit plus d’activités de développement personnel. Idéalement, elle voudrait achever son master et poursuivre ses études. Malheureusement, elle affronte des difficultés liées à son passeport et son statut de séjour.« Je sens que ce pays m’a tout pris…Je suis comme une fleur mourante.» 34 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Malgré son désir de quitter le pays, Majeda reste engagée à poursuivre ses efforts de plaidoyer, non seulement depuis le Liban. Elle voit que les ONG doivent intensifier leurs efforts et se concentrer sur le développement des compétences pratiques des dirigeantes ainsi que des membres de la communauté. Elle souligne le besoin pour des ateliers qui puissent aider à libérer l’énergie négative, comme les ateliers de dessin ou de peinture, selon les préférences des participantes. Majeda met également l’accent sur l’importance d’aborder les normes culturelles et préjudices au sein des communautés migrantes afin de renforcer leur unité et leur solidarité. 35 SANDY Kenya On m’a accusée d’avoir volé un chat. Ce n’était même pas vrai, mais ça a déterminé mon chemin tout entier. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban D’origine kenyane, le parcours de Sandy au Liban commence en une expérience plus ou moins positive. Elle avait réussi à achever son contrat initial et avait l’opportunité de voyager à son pays. Pourtant, de retour au Liban et après le renouvellement de ses papiers, une série d’incidents malheureux eut lieu. Elle s’est trouvée dans le foyer d’une employeuse qui non seulement refusait de lui payer son salaire, mais l’accusa aussi d’avoir volé son chat femelle enceinte. Sandy essaya de lui expliquer que les chats enceintes tentaient de se cacher, mais son employeuse n’était toujours pas convaincue et la chassa de chez elle à 2 heures du matin. Abandonnée, sans refuge ni personne à qui elle pourrait demander de l’aide, elle put finalement retourner chez son employeuse. Jusqu’à présent, l’employeuse de Sandy continue à retenir la somme non-réglée de son salaire et refuse l’obligation de payer pour son billet de retour au Kenya. Sandy avait déménagé au Liban afin de subvenir aux besoins de sa famille.« Je suis venue pour travailler et gagner de l’argent afin d’aider ma famille, et non pour me prostituer ni pour me disputer avec les autres et causer des problèmes,» raconte-t-elle. Sandy commence alors à mettre ce traitement injuste en question.« Est-ce parce que nous sommes noires qu’on s’attend à ce que nous travaillions sans cesse comme des ânesses?» Sandy retrouve le début de son militantisme quand elle devient mère. Sa vie est considérablement plus difficile après la naissance de son enfant. Les tâches quotidiennes de nourrissage et de parentage présentent un obstacle majeur à une personne qui lutte pour trouver et maintenir un revenu. Elle demande alors l’aide d’organisations qui offrent le soutien aux nouvelles mères. Le militantisme de Sandy prend la forme de sensibilisation de la communauté des travailleuses domestiques migrantes sur les formes de soutien qui leur sont disponibles. Sandy avait touché l’impact énorme d’avoir reçu ce soutien durant une période très difficile de sa vie. Cette assistance non seulement allégea sa souffrance, mais provoqua en elle le désir de défendre les autres, motivée par sa conviction que toutes ces femmes méritaient de recevoir l’aide et les ressources dont elles avaient besoin, surtout durant les phases exigeantes de leurs vies comme les premiers mois de maternité. 37 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Sandy met également en relief les obstacles auxquels elle fait habituellement face dans le cadre de son militantisme. Elle exprime sa frustration à l’égard de certaines organisations qui semblent favoriser certaines nationalités, résultant en un esprit d’inégalité et de division au sein de la communauté de travailleuses domestiques migrantes. Sandy éprouva personnellement ce favoritisme quand elle fut refusée l’accès aux fournitures de secours bien que son nom figurait sur la liste de bénéficiaires, alors que son amie de nationalité différente y eut accès. Dans un acte de solidarité, son amie décida de partager ses provisions avec Sandy. Cette dernière souligne que les organisations n’accordent pas toutes vraiment la priorité au bien-être des travailleuses; quelques-unes ont comme priorité de garantir le financement au détriment des travailleuses. Sandy critique également le rôle des responsables gouvernementaux, surtout ceux du consulat de son pays. Elle raconte que le consul kenyan ne fournit pas de l’aide, et même négligea les cas présentés par les travailleuses migrantes kenyanes, laissant de nombreuses parmi elles dans des situations obscures et avec peu de soutien. Elle prétend également que le consul mène des pratiques contraires à l’éthique, comme demander des pots-de-vin en échange de services. Sandy fournit un aperçu sur les défis politiques et économiques actuels auxquels les travailleuses domestiques font face au Liban. Elle souligne des problèmes comme l’augmentation des loyers par les propriétaires qui profitent des travailleuses étrangères, le coût élevé des services publiques, ainsi que la vulnérabilité des travailleuses à la violence dans de différentes situations, y compris dans les moyens de transport quotidien. A l’avenir, Sandy prévoit de rester au Liban pour rembourser ses prêts, une obligation financière à laquelle elle devrait conformer. Malgré les défis auxquels elle fait face, elle est toujours résolue à subvenir aux besoins de sa famille au Kenya. Elle transmet un message de force aux autres travailleuses domestiques, les appelant à prendre une position ferme face à l’adversité et à lutter pour leurs droits. 38 CARLA Kenya Beaucoup de travailleuses domestiques migrantes ne savent rien de Beyrouth hors leur lieu de travail. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Le chemin de Carla dans le militantisme s’enracine dans un groupe pour la femme au Kenya où elle témoigne le pouvoir de l’action collective. Cette première expérience inculque en elle une reconnaissance de l’importance des efforts d’organisation, d’apprendre des expériences diverses et de défendre celles et ceux qui en ont besoin.« Ça permet d’ouvrir l’esprit», explique-t-elle. Son arrivée au Liban n’atténue pas son engagement. Au contraire, elle lui offre un nouvel espace où elle pourrait œuvrer vers un changement. Carla fit la connaissance de personnes qui sont toujours privées des interactions humaines fondamentales. Ces personnes sont enfermées, isolées dans un monde sans contact ni communication avec l’extérieur, sans même un téléphone. Leur connaissance sur Beyrouth se limite à l’espace qu’elles occupent, inconscientes de l’effondrement économique et de la crise qui secoue la ville depuis fin 2019. Carla explique comment une partie importante de la communauté demeure cachée du public derrière les portes fermées. Elles souffrent en silence, et ne sont aperçues que lorsque leurs voix s’élèvent pour protester. Carla entretient un lien solide avec la communauté de travailleuses domestiques migrantes pour laquelle elle sert d’intermédiaire d’assistance, fournissant des références en matière médicale et juridique. Un grand nombre des femmes avec lesquelles Carla travaille sont occultées du monde, ce qui rend difficile d’initier et de maintenir la communication avec elles. Carla collabore étroitement avec des organisations, mobilise leurs ressources et établit des réseaux qui offrent un soutien médical et psycho-social aux travailleuses domestiques migrantes. Abordant les mécanismes d’aide disponibles, Carla nous décrit comment dans les années précédentes elle et ses compagnonnes demandaient l’aide aux autorités:« Il y a cinq ans, nous nous adressions à la police…Mais ils ne nous aidaient pas…Ils ne comprenaient même pas notre langue et ils n’étaient pas chargés d’aider les migrant.e.s en tout cas». Cette réalité s’oppose à leurs expériences en Afrique où demander l’aide à la police était une option plus accessible. « C’est différent ici. C’est ce que j’ai compris», explique Carla. 40 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Néanmoins, Carla souligne l’importance de la participation des femmes aux activités qui renforcent les connaissances et développent les compétences de la communauté des travailleuses migrantes. « Savoir, c’est pouvoir. Ceci est surtout important pour les femmes parce que nous sommes l’âme de la société. Sans notre force, la société s’effondre. Quand nous sommes fortes, la société devient également forte», ajoute Carla. Le travail de Carla ne contribua pas uniquement à l’émancipation des autres travailleuses domestiques migrantes, mais aussi à l’élargissement de ses propres connaissances et renforça sa résilience psychologique. Elle vit certaines personnes surmonter leur dépression profonde, trouver un nouvel emploi, devenir plus sociables et nouer des amitiés traversant des nationalités différentes. Carla elle-même développa de nouvelles passions comme la fabrication de bijoux. Les observations de Carla sur le rôle du gouvernement dévoilent les réalités dures du manque de soutien et de partialité envers les travailleuses domestiques migrantes. Le réseau complexe de liens diplomatiques entre le pays d’origine et le pays de destination prive souvent les travailleuses domestiques migrantes de représentation ou de recours adéquats. Malgré ces défis, Carla demeure toujours au Liban. Elle reconnaît pourtant l’impact durable que ses efforts laissent lorsque les travailleuses domestiques migrantes retournent chez elles armées d’un sentiment d’appartenance et de prise en charge. Avec un dévouement inébranlable, Carla espère pouvoir assurer le financement nécessaire afin de poursuivre son travail. 41 NICOLE Ethiopie Ma vie est rompue à cause de ce militantisme. Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Nicole rejoint le monde du militantisme motivée par un désir profond d’améliorer les vies des travailleuses domestiques migrantes et de s’opposer aux injustices auxquelles elles font face au quotidien. Afin de créer une structure de soutien aux autres travailleuses domestiques éthiopiennes, elle établit une communauté au sein de laquelle les membres offrent un soutien mutuel les unes aux autres, renforcent les unes les autres et luttent ensemble pour un futur plus équitable. Les expériences qu’elle vécut elle-même face aux barrières linguistiques, à l’abus et aux morts tragiques d’autres travailleuses nourrirent toutes son dévouement à cette cause. Le groupe de Nicole jouit d’un pouvoir remarquable grâce au travail dévoué de ses membres. Composé de 600 membres, parmi lesquelles 450 sont des mères, cette communauté vibrante entreprend activement des initiatives visant à soutenir les travailleuses domestiques migrantes. Elles s’embarquèrent dans un nombre de projets, y compris la collection de dons pour être distribués aux travailleuses domestiques migrantes en difficultés économiques et l’organisation d’une formation en leadership dédiée aux futures organisatrices. Une partie essentielle de leur travail se concentre sur le développement des compétences financières des travailleuses domestiques migrantes, leur permettant ainsi de prendre en main leur situation économique. Elles organisent également des ateliers abordant une multitude de sujets, y compris les conditions sanitaires, et ce souvent en collaboration avec des organismes de santé. Ces efforts collectifs visent à améliorer les conditions et chances des travailleuses domestiques migrantes de la communauté en général. « Mais ces engagements pèsent lourd sur ta vie privée», explique Nicole. Même ses visites à sa famille sont difficiles; les membres de sa famille se plaignent souvent de son absence et la supplient de retourner en Ethiopie. Pourtant, son dévouement à aider et à défendre les autres travailleuses domestiques migrantes la garde au Liban. C’est une passion animée par un désir d’épargner la génération suivante de travailleuses domestiques migrantes de la souffrance qu’elle vécut. Le dévouement de Nicole au militantisme affecta son mariage, menant finalement au divorce. Les exigences de son travail – participer aux manifestations, visiter les prisons et être présente aux hôpitaux pour de différentes raisons – lui laissaient peu de temps à passer avec son mari. Il se sentait de plus en plus négligé, alors qu’elle était préoccupée par d’autres questions pressantes.« Mon esprit est occupé par autre chose». 43 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban L’employeur/sponsor de Nicole joue un rôle essentiel en soutenant ses efforts d’organisation communautaire au Liban. En lui offrant un logement chez lui, il lui assure une résidence stable et sure, lui permettant ainsi de se concentrer sur ses efforts de plaidoyer sans la charge supplémentaire des dépenses de logement. Son sponsor l’aida également à trouver un bureau dans le même immeuble et à un prix abordable.« Bien qu’il soit coopératif, j’ai 41 ans et je ne voudrais dépendre de personne», s’exprime Nicole en réfléchissant aux faibles changements qu’elle témoigna dans les circonstances au fil des années. Elle remarque pourtant un changement au sein de sa communauté. Elle voit les travailleuses domestiques migrantes devenir plus fortes et plus sociables, mais ajoute que« même si elles ont l’air heureuses et à l’aise, elles ne le sont pas en réalité.» Le financement disponible étant limité, Nicole s’abstient souvent de demander le remboursement des frais de transport afin d’assurer que ces ressources limitées restent disponibles aux autres personnes qui en ont plus besoin. Malgré d’innombrables défis et la charge lourde que présente le plaidoyer pour les travailleuses domestiques migrantes, Nicole trouve du réconfort dans ses routines de soin personnel. Elle consacre du temps pour lire, se rendre à l’église et maintenir ses liens avec sa famille.« Mon père me donne de l’espoir. Il me rappelle que je suis forte.» Pour Nicole, ces pratiques sont des moyens de recharger son âme et maintenir sa résilience face aux épreuves. Enfin, Nicole adresse un message aux responsables politiques: éduquez-vous, écoutez les travailleuses domestiques migrantes et œuvrez à mettre en place des politiques plus équitables et plus justes. S’adressant aux autres travailleuses domestiques migrantes, Nicole les appelle à se réunir et à prendre une position ferme. Elle vous demande aussi, vous les lecteur.trice.s, de vous rappeler que réaliser un changement est une tâche complexe qui nécessite des reformes systématiques, mais qu’il est temps de démanteler les systèmes oppressifs et de bâtir un monde où la vie, toute vie, est valorisée et protégée. 44 LES RECOMMANDATIONS DES ORGANISATRICES COMMUNAUTAIRES Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban Ces recommandations importantes ont été rassemblées dans le cadre des entretiens avec des travailleuses domestiques migrantes qui sont également militantes ou organisatrices communautaires. Elles offrent des aperçus et des suggestions sur les moyens d’émancipation et de plaidoyer pour les droits des travailleuses domestiques. Leurs perspectives et recommandations soulignent l’importance du plaidoyer, de l’éducation, du soutien, et de la résolution des problèmes systématiques afin de créer une société plus inclusive et plus équitable pour toutes les travailleuses domestiques migrantes. DÉFENDRE LE TRAITEMENT ÉQUITABLE Les travailleuses domestiques migrantes sont encouragées à faire valoir leurs droits et militer pour un traitement équitable. La négociation des contrats de travail afin d’assurer un traitement juste est également essentielle. LE SOUTIEN CONTINU Les organisations doivent accorder la priorité à la fourniture du soutien continu, d’ateliers et de programmes de formation de formatrices aux travailleuses domestiques migrantes. Des plateformes doivent également être établies au sein des communautés afin de mettre les connaissances en commun et les préserver, y compris les expériences face aux barrières juridiques et aux menaces des autorités. L’AIDE RELATIVE AUX SUBVENTIONS ET À LA RÉDACTION DE PROPOSITIONS Les organisations doivent fournir de l’assistance au niveau des subventions et de la rédaction de propositions afin d’assurer la durabilité des activités menées par les organisatrices communautaires et garantir le financement de manière indépendante. Il est primordial d’apprendre le langage et les techniques de persuasion des donateurs pour atteindre l’autonomie. 46 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban L’ÉDUCATION CONTRE LE RACISME Il est essentiel d’éduquer le peuple contre le racisme, soulignant que le racisme est ancré dans l’ignorance. Les organisatrices communautaires suggèrent la sensibilisation et la promotion de l’entente pour contribuer à la lutte contre la discrimination raciale. L’AIDE DIRECTE AUX LOCATRICES Les ONG fournissaient initialement de l’aide au loyer directement aux propriétaires, ce qui donna l’impression à beaucoup de propriétaires que les travailleuses domestiques migrantes avaient les moyens de payer des loyers plus élevés. Afin de résoudre ce problème, les organisatrices communautaires conseillent les ONG d’offrir l’aide au loyer directement aux travailleuses domestiques migrantes locatrices. LE SOIN PERSONNEL COMME PRIORITÉ Les travailleuses domestiques migrantes et organisatrices communautaires doivent accorder la priorité au soin personnel et au maintien de l’équilibre ente vie professionnelle et vie privée. Les organisatrices communautaires conseillent de fixer des limites et de prendre des congés pour éviter l’épuisement. LE PLAIDOYER TOUT AU LONG DE L’ANNÉE Les efforts de plaidoyer pour les droits des travailleuses domestiques migrantes doivent être continus tout au long de l’année, et non limités à des périodes spécifiques(par exemple la Fête du travail). METTRE FIN À LA DISCRIMINATION AU NIVEAU DES ONG Il existe des soucis concernant des pratiques discriminatoires menées par certaines ONG lors de la provision de secours. Une participante partagea une expérience personnelle dans laquelle elle fut refusée l’aide bien que son nom figurait sur la liste de bénéficiaires. Il est essentiel d’aborder et de rectifier tous préjugés ou pratiques discriminatoires au sein de ces organisations. 47 Témoignages d’Organisatrices Communautaires Migrantes au Liban CONCLUSION Les histoires et expériences de ces femmes mettent en relief la résilience, le dévouement et la résolution exigées afin de contester les injustices infligées par le système de Kafala. Chaque organisatrice, de son propre contexte national, a parcouru un chemin chargé d’expériences d’abus, de discrimination et d’exploitation qui marquent la vie d’une travailleuse domestique migrante au Liban. Leurs histoires parlent de circonstances énormément difficiles, mais aussi des possibilités de changer ces circonstances à travers le militantisme. Ces personnes ont lutté pour leurs droits et sont devenues des symboles d’espoir et de changement dans leurs communautés. Elles ont prouvé que le militantisme peut commencer du foyer, du lieu de travail, du cœur. Elles se sont organisées, elles ont fourni le soutien et ont sensibilisé sur les défis auxquels les travailleuses migrantes font face au Liban. Malgré plusieurs défis, y compris le racisme, les normes culturelles répressives et le risque de détention, ces organisatrices sont restées dévouées dans leur engagement au plaidoyer pour atteindre la justice, l’égalité et la dignité pour toutes les travailleuses domestiques migrantes. Elles ont tissé des liens entre elles, partagé leurs connaissances et crée des réseaux pour émanciper et encourager leurs compagnonnes. Leurs recommandations soulignent l’importance de défendre le traitement équitable, de fournir un soutien continu et une éducation à celles qui subissent de l’injustice, d’assurer l’aide au niveau des subventions et de la rédaction de propositions, de lutter contre le racisme et d’accorder la priorité au soin personnel. Elles affirment le besoin de mener des efforts de plaidoyer tout au long de l’année afin de mettre fin à la discrimination au niveau des ONG. Leurs histoires de résilience dans leur quête de justice démontrent le pouvoir de l’action collective. Elles nous rappellent qu’un changement est possible, même face aux défis qui paraissent insurmontables, et que la lutte pour les droits humains n’a pas de frontières. C’est grâce aux efforts de telles personnes qu’un progrès est possible vers une société plus juste et plus équitable pour les travailleuses migrantes au Liban et ailleurs. 48