FES PARIS SANTÉ ET ÉCONOMIE : DEUX OBJECTIFS CONTRADICTOIRES ? L’Allemagne et la crise de la Covid-19 Gustav A. Horn Mars 2021 Au début de l’année 2020, l’économie mondiale sombrait dans une crise inédite. Pour la première fois, des décisions politiques ont conduit à un ralentissement généralisé de l’activité économique. La crise actuelle a ceci de différent des autres crises financières[notamment celle de de 2008] qu’elle n’est pas issue d’un dysfonctionnement économique. Elle a été déclenchée par un facteur exogène, dans la mesure où elle a été imposée« de l’extérieur » au système économique, par le biais de mesures sanitaires. En Allemagne, cette situation de départ semble renvoyer à une contradiction structurelle entre le sanitaire et l’économique. D’un point de vue économique, il n’y avait en effet aucune raison de freiner l’activité économique au début de l’année 2020. Au contraire, l’essor économique observée depuis plusieurs années dans le secteur industriel allemand en particulier avait considérablement perdu de sa dynamique et certaines voix revendiquaient même des mesures de relance conjoncturelle. Aussi, ce ralentissement d’ampleur de l’activité économique et tout ce qu’il implique apparaissent comme le prix à payer pour prémunir la population de dangers sanitaires. tudes ont fini par avoir des conséquences concrètes : après le premier confinement, aucune nouvelle mesure de restriction n’a été adoptée, dans un premier temps. Alors même que le nombre de nouvelles infections repartait à la hausse à l’automne, la réaction des pouvoirs publics s’est voulue progressive et relativement modérée. Motivée par des raisons économiques, leur stratégie a dans un premier temps consisté à privilégier un« confinement assoupli ». Pourtant, d’autres voix se sont fait entendre. Elles ne provenaient pas seulement des rangs des médecins, mais également des mondes politique et économique. Dès le début, les épidémiologistes du Imperial College de Londres ont attiré l’attention sur la forte probabilité d’une deuxième vague d’infections, possiblement d’une troisième, voire de plusieurs vagues ultérieures. Des études s’appuyant sur des modèles simulant la propagation virale sont venues étayer ces craintes. L’évolution ultérieure de la pandémie n’a que trop confirmé ces études. Du point de vue du corps médical, un confinement strict, anticipé et maintenu jusqu’à un arrêt quasi complet de la propagation du virus constituerait une recommandation appropriée à la situation. Lors du premier« confinement » allemand survenu en mars et avril 2020, le monde politique et le monde économique partageaient largement l’idée que le coût économique de la lutte contre l’épidémie était inévitable. Au cours des mois suivants, ce consensus a toutefois disparu. Les représentants du monde économique, en particulier dans les secteurs du commerce et de la gastronomie, ont logiquement exigé que soit rapidement mis fin au confinement, alertant sur les conséquences économiques qu’engendrerait une répétition de ce scénario. Les ministres-présidents de certains Länder et des représentants de partis politiques se sont fait l’écho de ces inquiétudes. Le ministre-président de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Armin Laschet, a par exemple émis des réserves au sujet de nouvelles mesures de restriction, également mises en doute par le parti libéral FDP. Le parti d’extrême droite AfD a poussé plus loin encore le scepticisme, remettant aujourd’hui encore en question la véracité du discours médical. Ces doutes et ces inquiéDans ce contexte, le conflit entre impératifs sanitaires et exigences économiques prend une tournure totalement différente. La perspective d’une fluctuation de mesures de restrictions économiques en fonction de l’évolution de l’épidémie favorise nécessairement un climat d’incertitude général. Du point de vue économique, cette situation affecte aussi bien la consommation des ménages que la propension des entreprises à investir. Tandis que les ménages épargnent, inquiets pour leur propre santé et pour leur situation financière – sans compter le fait que la fermeture des commerces et des restaurants réduit de fait la consommation des ménages –, les entreprises quant à elles produisent et écoulent leur production dans un contexte d’incertitude qui rend les investissements particulièrement risqués. C’est pourquoi les entreprises suspendent ces investissements ou bien y renoncent tout simplement. Le caractère aléatoire et fluctuant d’une pandémie peut donc être considéré comme l’élément déclencheur d’une crise économique au long cours. 1 Au vu de ces éléments, la solution est donc celle d’un confinement strict à un stade précoce de l’évolution épidémique. Certes, une mesure de ce type a un impact à court terme sur l’activité économique, mais elle produit à moyen terme des effets économiques positifs car elle permet de prévenir l’incertitude économique engendrée par la fluctuation imprévisible des mesures de restriction. Vu sous cet angle, la contradiction entre le sanitaire et l’économique est considérablement réduite. Rien d’étonnant à ce que des représentants du monde économique – notamment le Président de l’Institut allemand pour la recherche économique et de l’Institut de recherche économique – revendiquent actuellement, à contre-courant du discours dominant dans le débat public, un confinement plus strict. L’objectif commun de ces revendications est de réduire la durée de l’épidémie. Un confinement plus strict permet aussi bien d’endiguer la propagation du virus et ses conséquences sanitaires que de limiter les dommages économiques. Ces considérations sont toutefois incomplètes puisqu’elles occultent la question de l’indispensable acceptabilité des mesures au sein de la population allemande. En définitive, ce n’est pas le pouvoir politique qui décide de l’efficacité réelle d’un confinement, mais le comportement de la population. Ce comportement peut se retourner à tout moment contre les mesures décidées par le gouvernement fédéral et les gouvernements des Länder. Il s’agit de réduire le plus possible les frictions entre la protection sanitaire des personnes et leur situation économique et sociale. Par situation sociale, il faut aussi comprendre lien social. A l’occasion du deuxième confinement allemand de l’automne dernier, un comparatif des données recensant les mobilités a montré à quel point les liens sociaux étaient importants. Malgré un taux d’infection plus élevé, la mobilité était sensiblement en augmentation par rapport au début de l’année. Cette mobilité accrue a atténué l’effet des mesures, conduisant à leur renforcement et à leur prolongation, avec à la clé des dommages économiques plus importants. Sud-Est bien plus que dans les pays européens et plus largement occidentaux, eu égard aux nombreuses expériences passées. Dans le cadre de la lutte contre la pandémie, cet obstacle ne doit pas être sous-estimé. L’application Corona App, limitée à des fonctionnalités rudimentaires, la stratégie de tests bien trop modeste tout comme l’obligation tardive et laxiste du port du masque sont autant de preuves de ces difficultés observées en Allemagne. Pour couronner le tout, les lacunes en matière de numérique se sont révélées être des facteurs aggravants. Ces lacunes concernent aussi bien l’institution scolaire que l’absence de connexion internet haut débit sur tout le territoire. Difficile, dans ces conditions, de se rabattre sur des contacts virtuels. Les insuffisances de la continuité pédagogique à distance via le numérique, censée remplacer les cours en présentiel, réduit l’accès à la formation et accentue les problèmes d’accompagnement de certains élèves. Ce défaut d’accompagnement engendre lui-même des conséquences économiques négatives puisque le foyer concerné se voit souvent contraint de réduire son temps de travail. La contradiction entre protection sanitaire et maintien de l’activité économique n’a rien d’insurmontable dans son principe. Pour y parvenir, il est toutefois indispensable de réunir un certain nombre de conditions exigeantes: une protection sociale efficace garantie par la puissance publique, une transformation numérique de l’économie sur tout le territoire et l’acceptation d’un mode de vie adapté à la situation épidémique et ayant intégré l’idée que la sortie de crise passe par la réduction drastique du lien social. Face à ce phénomène, deux réactions sont possibles. La première réaction, appliquée avec succès en Allemagne, consiste à garantir rapidement un niveau élevé de sécurité économique et sociale. Les nombreux programmes d’aides accordés aux entreprises, l’extension du chômage partiel à destination des actifs et les dispositifs nationaux et européens de relance économique ont contribué à remplir cet objectif de sécurité. C’est la raison pour laquelle le sentiment d’insécurité, et par voie de conséquence, le mécontentement suscité chez les individus touchés économiquement sont restés marginaux. Dans d’autres pays tels que les Etats-Unis ou le Brésil, pays dans lesquels aucune protection sociale n’est véritablement garantie, les mouvements de protestation ont été bien plus virulents. Pour ce qui est de réduire les contacts sociaux, l’affaire est tout autre. A ce titre, il serait pertinent de développer une culture favorable à un mode de vie adapté à une situation d’épidémie, mode de vie que l’on rencontre en Asie du 2 L’article a été publié en allemand sous le titre ­ Gibt es bei der Pandemiebekämpfung einen Zielkonflikt zwischen Infektionsschutz und dem Wohlergehen der Wirtschaft? dans la série de publication Demokratie im Ausnahmezustand par le Forum Politik und Gesellschaft de la Fondation Friedrich-Ebert. FES PARIS L’AUTEUR Gustav A. Horn est professeur d’économie politique à l’Université de Duisburg-Essen et membre de la direction du SPD. CONTACT Fondation Friedrich-Ebert 41 bis, bd. de la Tour-Maubourg 75007| Paris| France www.fesparis.org fes@fesparis.org L’utilisation commerciale des publications de la Friedrich-EbertStiftung n’est autorisée qu’avec l’accord préalable de la FES. L’opinion exprimée dans cette analyse n’engage pas nécessairement la position de la FES. Autres publications de la FES Paris à télécharger sur le site http://fesparis.org/publications.html: Robert Misik Socialdémocratie et sécurité Les leçons de l’élection municipale de Vienne Paris, décembre 2020 Schmid, Nils L’OSCE et la paix en Europe L’heure du renouveau a sonné Paris, décembre 2020 Simon, Edouard La France, l’Allegmagne, l’Europe La centralité retrouvée de la relation franco-allemande Paris, décembre 2020 Lemb, Wolfgang; Ziegler, Astrid La politique industrielle de l’Europe Analyse et propositions du syndicat IG Metall Paris, novembre 2020 Salheiser, Axel; Richter, Christoph Les profiteurs de la peur? Allemagne Le populisme de droite et la crise du COVID-19 en Europe Paris, novembre 2020 Litz, Philipp Commission du charbon en Allemagne Quel modèle de participation pour la transition énergétique? Paris, novembre 2020 Hennicke, Martin et Noll, Wulf Mutations structurelles dans la Ruhr Quels enseignements pour les processus de transformation à venir? Paris, octobre 2020 Krause, Laura-Kristine L’Allemagne divisée? Polarisation et état de la démocratie allemande Paris, septembre 2020 Suchy, Oliver Le télétravail va-t-il devenir la norme? Les leçons de la crise du Coronavirus en Allemagne Paris, août 2020 Faure, Olivier Un nouveau souffle démocratique pour l’Europe Paris, juillet 2020 Walter-Borjans, Norbert Pour un acte de vraie solidarité européenne Quelle stratégie allemande pour sortir de la crise économique? Paris, juin 2020 Mützenich, Rolf L’Allemagne et le partage nucléaire Paris, mai 2020 Bofinger, Peter Les« États frugaux » et le projet européen Comment protéger l’Europe des effets de la crise du coronavirus Paris, mai 2020 Barley, Katarina Défendre la démocratie en Europe Comment garantir les valeurs européennes en temps de crise sanitaire Paris, mai 2020 Hakverdi, Metin Eurobonds: ne pas se tromper de bataille Paris, avril 2020 Zimmermann, Jens Le réseau 5G en Europe à l’heure du Coronavirus Paris, avril 2020 Balzer, Anne L’Allemagne et la dissuasion nucléaire L’effet boomerang des armes nucléaires Paris, février 2020 3