FES PARIS UN NOUVEAU SOUFFLE DÉMOCRATIQUE POUR L’EUROPE Les défis historiques de la présidence allemande Par Olivier Faure Juillet 2020 Rarement une présidence de l’Union Européenne n’aura été aussi importante que cette qui revient à l’Allemagne pour les prochains mois. Loin de tout rite institutionnel cette présidence est un rendez-vous avec l’histoire. Après 10 ans de crises, financière et sociale, puis migratoire, environnementale et désormais sanitaire notre modèle de développement comme le projet européen montrent leur épuisement et leur incapacité à répondre efficacement aux dérèglements de notre monde. Nous vivons désormais une situation de crise continue qui alimente une profonde crise démocratique attisée par les démocraties illibérales et marquée par le recul de l’engagement européen des citoyens. Un nouveau projet collectif, un nouveau souffle démocratique, un nouveau cours pour les politiques européennes, tel est le triple défi des prochains mois. Ce défi est collectif, nous devons donc faire bloc autour de la présidence allemande ; le relever doit conduire à poser les bases d’un nouveau paradigme politique écologique et social. Parler de la présidence allemande, d’un point de vue de la gauche française, c’est aussi parler d’un pays ami, l’Allemagne, et d’un parti frère, le SPD. C’est donc parler de ce que, selon nous, l’Allemagne doit faire et comment la social-démocratie allemande, dont nous connaissons la situation, peut être utile. Au delà d’un simple avis, nous nous permettrons de formuler des propositions pour alimenter entre nous échanges et débats. LA PRÉSIDENCE ALLEMANDE : UN MOMENT CRUCIAL POUR L’UNION Cette présidence se met en place alors que l’Union européenne sera dans une phase de sortie du confinement né de la pandémie de covid-19 qui a frappé durement plusieurs Etats membres au premier rang desquels l’Italie, l’Espagne et la France. La façon dont cette épreuve fut« gérée » par l’Union européenne a donné l’impression d’un mauvais remake de la crise financière qui, il y a dix ans, avait ébranlé l’Europe. Une leçon fut tirée de cette crise, notamment par le SPD et elle est importante : la réponse à la crise financière de 2008 a miné les fondations de l’UE et si on réagissait comme il y a dix ans par une réponse égoïstement libérale à la crise du Covid, on ne ferait qu’achever de détruire ses fondations. L’Allemagne a choisi le chemin du collectif et de la solidarité, ce choix doit beaucoup au SPD. Mais ce n’est pas parce que l’Allemagne aborde une orientation nouvelle que l’ensemble des Etats membres suivra d’un bloc. C’est la raison pour laquelle, la France doit aider l’Allemagne et les socialistes européens à soutenir le SPD car nous avons besoin d’une social-démocratie forte pour faire reculer conservateurs et nationaux populistes dans les têtes et dans les urnes. Il faut saisir l’opportunité de cette Présidence allemande de l’Union européenne pour réinventer la relation franco-allemande autour de la définition commune et la réussite d’un nouveau projet européen qui commence, évidemment, par une réponse à la crise. La relation franco-allemande ne saurait être autocentrée mais devenir une force mise au service de tous les européens. Face au choc du Covid et à ses conséquences nous n’avons seulement besoin de solidarité mais de prise de conscience de notre destin collectif. La puissance de l’Allemagne, la prospérité de nombre de pays de l’Union, sont le résultat de leurs efforts mais aussi et surtout le fruit du marché unique. Si nous laissons nos pays connaître des évolutions assymétriques, si nous laissons grandir les écarts de chômage et de niveau de vie, alors le marché unique explosera et chacun, en premier lieu l’Allemagne, se trouvera seul exposé aux vents d’une mondialisation brutale. Ce serait une catastrophe pour les européens, pour la France, pour l’Allemagne, pour la famille socialiste. Le premier impératif pour la présidence allemande est donc de faire aboutir une réponse collective à la crise fondée sur une vision collective et solidaire. Il nous faut affronter l’urgence sociale, ne pas laisser apparaître des millions de nouveaux pauvres dans nos pays, et poser les bases d’un nouveau modèle de dé1 veloppement, écologique et social. Le« recovery plan », proposé par Pedro Sanchez et porté par l’initiative franco-allemande est le socle qui permet de sauver l’Europe et de rendre possible son avenir. Ce n’est pas qu’un manifeste d’unité face à la crise, c’est un acte de foi, une décision d’investissement dans l’idée européenne, un signe donné à tous les européens que leur vie compte, que l’Europe les protège à égalité. L’Europe a besoin d’un budget à la hauteur des enjeux, c’est aussi le sens du revovery plan qui ne sera plus synonyme de dette commune si l’Union est capable de doter son budget de ressources propres nouvelles. L’Europe a besoin d’un nouveau projet collectif qui redonne du sens à la démocratie européenne et permette de retrouver la confiance des citoyens. C’est possible en étant au rendez-vous du Green deal, de la convergence des niveaux de vie et de développement, des droits sociaux, de la réhabilitation de l’action publique au service du bien être pour tous, du renouveau industriel, de la souveraineté alimentaire et numérique, du sérieux économique, de la défense de l’État de droit, des libertés et de la lutte contre les discriminations. Chacun de ces éléments est aux yeux des socio-démocrates une facette d’un même projet global et cohérent, que l’on pourrait appeler le« well being » fondé sur le développement durable et l’émancipation individuelle et collective. Pour donner quelques exemples concrets nous proposons que la France et l’Allemagne prennent ensemble 4 initiatives : – Pour le développement des énergies renouvelables, notamment maritimes, et en faire des filières de souveraineté européenne – Dans la continuité de l’initiative sur les batteries une mise en commun des forces autour de l’hydrogène – Un plan d’action pour l’éradication de la pauvreté des enfants et la généralisation de la garantie jeunes – Pour la souveraineté européenne notamment en matière sanitaire, de données et de réseaux numériques. UNE PRÉSIDENCE QUI PRÉPARE UN NOUVEAU COURS DE LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE Le temps pour réussir est court, mais l’Histoire s’accélère. L’Allemagne a la responsabilité de conduire à la réussite collective. Ce que l’Allemagne doit engager à la tête de l’Union ce n’est pas un ajustement mais une mobilisation et une transformation de l’Europe, de ses sociétés, de ses économies, pour retrouver un élan collectif, une résilience face aux crises, et une voie autonome dans un monde plus violent et brutal. C’est impératif, à l’avenir, que l’Union européenne demeure encore un espace démocratique de référence, même s’il est imparfait. Les bases de cette transformation demande un engagement qui dépasse les frontières partisanes classiques. Mais ce défi historique n’efface pas le débat politique car il ne peut y avoir de réponse libérale efficace face à de tels enjeux et l’Allemagne, comme la France, comme l’Europe aura besoin d’une alternance politique. Si le libéralisme est une impasse, le socialisme et la social-démocratie doivent se réinventer pour contribuer à la naissance d’une nouvelle gauche européenne fondée sur une citoyenneté et une démocratie transnationales, la revisite des idées socialistes en intégrant le caractère limité des ressources naturelles et l’impératif écologique, la fidélité au projet d’émancipation individuelle et collective qui est le cœur de notre identité. Tant à faire en si peu de temps, cela pourrait paraître déraisonnable, mais il y a urgence. Nous devons éviter l’explosion sociale, la fracture de l’Europe, et finalement son déclin, qui serait celui, à des rythmes différents, de chacun de nos pays. L’Allemagne a rendez-vous avec l’histoire, pour construire l’avenir, nous sommes à ses cotés, comme doivent l’être tous les pays de l’Union, entre égaux. C’est une aventure humaine qui est devant nous, qui dépasse nos partis et nos pays, et qui doit être le temps de la fraternité, le temps des femmes et des hommes de l’Europe, qui s’unissent pour agir au-delà de leurs histoires, au nom de l’avenir. Les européens ont finalement le choix entre subir les crises ou changer de modèle, entre retrouver leur autonomie ou devenir les valets de puissances quasi-continentales. Cette présidence se déroulera au moment des élections américaines. Si l’isolationnisme que prône Trump perdure, il y a un vide à combler que seule l’Union européenne peut remplir : elle est une puissance de 450 millions de personnes. En face, la Russie et la Chine s’affirment comme de redoutables concurrents. Nous avons besoin d’une vision géopolitique et stratégique propre de l’Europe pour assurer sa souveraineté, porter une nouvelle approche du multilatéralisme et construire une sphère de solidarité et de co-développement à l’est y compris avec la Russie, et au sud, avec l’Afrique comme avec le bassin méditerranéen. L’AUTEUR Olivier Faure est Premier Secrétaire du Parti Socialiste CONTACT Fondation Friedrich-Ebert 41 bis, bd. de la Tour-Maubourg 75007| Paris| France www.fesparis.org fes@fesparis.org La présidence allemande aura à lancer la conférence pour l’avenir de l’Europe. Nous souhaitons que celle-ci se concentre sur la définition d’un nouveau projet collectif des européens, plus que sur l’attente vaine d’un grand soir institutionnel. L’opinion exprimée dans cette analyse n’engage pas nécessairement la position de la FES. L’utilisation commerciale des publications de la Friedrich-Ebert-Stiftung n’est autorisée qu’avec l’accord préalable de la FES. 2 FES PARIS La Fondation Friedrich-Ebert(FES) est une fondation politique dont l’action est guidée par les valeurs fondamentales de la social-démocratie : la liberté, la justice et la solidarité. Organisation à but non lucratif, la FES travaille de manière autonome et indépendante. La FES a un réseau de plus de 100 bureaux dans le monde et de 15 bureaux régionaux en Allemagne. Le bureau parisien de la FES a été fondé en 1985. Il a pour objectif de renforcer le dialogue franco-allemand entre les acteurs de la société civile et les décideurs politiques. Autres publications de la FES Paris à télécharger sur le site http://fesparis.org/publications.html : Norbert Walter-Borjans Pour un acte de vraie solidarité européenne Quelle stratégie allemande pour sortir de la crise économique? Rolf Mützenich L’Allemagne et le partage nucléaire Bofinger, Peter Les« États frugaux » et le projet européen Comment protéger l’Europe des effets de la crise du coronavirus Barley, Katarina Défendre la démocratie en Europe Comment garantir les valeurs européennes en temps de crise sanitaire Hakverdi, Metin Eurobonds: ne pas se tromper de bataille Zimmermann, Jens Le réseau 5G en Europe à l’heure du Coronavirus Balzer, Anne L’Allemagne et la dissuasion nucléaire L’effet boomerang des armes nucléaires Schmid, Nils L‘alliance pour le multilatéralisme Quelle stratégie face au nouveau désordre mondial ? Köpping, Petra Comment enfin faire de l’unité allemande une réalité ? Krumm, Reinhard ; Dienes, Alexandra ; Weiß, Simon Cavalier seul ou allié ? Les alliances dans une ère d‘incertitudes diplomatiques Gatz, Christopher Le plafonnement des loyers Une mesure efficace pour répondre à la crise du logement Gatz, Christopher Le climat : un sujet à risque sur le plan électoral Changement climatique, énergie et environnement Fink, Philipp ; Hennicke, Martin ; Tiemann, Heinrich Une Allemagne inégalitaire Rapport sur les disparités socio-économiques 2019 3