1 2 © FES Benin Les Cocotiers 08 BP 0620 Tri Postal Cotonou République du Bénin Tél.+229 67 67 04 65 E-Mail: info@fes-benin.org Auteurs: Afouda Vincent AGUE Léonce GAMAI Photographie: Sunday Fréjus Constantin FIOSSI Coordination: Dr. Hans-Joachim Preuss, Représentant Résident Nouratou ZATO-KOTO YERIMA, Chargée de Programmes Ursina EGLI, Assistante de Programmes Dépot légal: 11871 du 12/ 12/ 19 Bibliothèque Nationale du Bénin, 4 ème trimmestre ISBN: 978-99982-0-255-9 Mise en page et impression: Imprimerie COMPAS « Tout usage à but commercial des publications, brochures ou autres imprimés de la Friedrich-Ebert-Stiftung est formellemennt interdit à moins d’une autorisation écrite délivrée préalablement par la Friedrich-Ebert-Stiftung». 3 4 5 6 PRÉFACE Pendant longtemps, la migration interne et régionale a été perçue comme un problème à combattre par la politique de l’Etat et des partenaires techniques et financiers. L’amélioration des conditions d‘existence dans les régions rurales d’origine a été considérée comme un moyen efficace de réduire l’exode rural. Aujourd’hui, le pendule du débat sur la politique migratoire est passé à l’autre extrême. Le courant dominant des chercheurs sur la migration tend à considérer la migration non seulement comme un processus historique normal et comme une liberté individuelle, mais aussi comme une bénédiction pour les régions d’origine et de destination, ainsi que pour les migrants eux-mêmes. La discussion continue, ainsi que les migrations. Mais les migrants et ceux qui défendent leurs droits ne peuvent pas attendre jusqu’à ce qu’une décision soit prise. Cependant, il ne faut pas occulter les problèmes liés à la migration. Lorsqu’une communauté d’accueil reçoit des migrants, elle n’est pas toujours prête à supporter de nouveaux arrivants, en raison de la protection de ressources communes limitées sur son territoire, telles que la terre, l’eau, les logements et les ressources naturelles et minérales. Les migrants sont souvent confrontés à des défis pour être acceptés par les communautés d’accueil, d’où les difficultés d’intégration communautaire, de vie harmonieuse, de commerce, de pratiques culturelles, de croyances religieuses, de barrières linguistiques, de pratiques agricoles, d’activités économiques, d’intégration sociale, de pastoralisme et autres. Invariablement, les conflits entre les communautés d’accueil et les migrants peuvent affecter la cohésion sociale dans un pays donné. Il existe peu de données actuelles sur les migrations internationales des Béninois. Les estimations des ressortissants du Bénin à l’étranger varient selon la source et la manière de compter entre 500.000 (ONU) et 4.400.000(Données fournies par les missions diplomatiques et consulaires). Quoi qu’il en soit c’est un nombre important. Les Béninois migrent principalement vers d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Au moins 90 % de l’effectif des Béninois à l’étranger se trouve dans la sous-région . Parmi les pays privilég iés figurent, le Nigéria, la Côte d’Ivoire et le Sénégal. En Europe, la France constitue incontestablement la destination privilégiée, suivie de l’Italie et de l’Allemagne pour une large marge. En outre, les Béninois se retrouvent à petite échelle aussi dans beaucoup d’autres pays comme les Etats-Unis, le Canada, la Chine, les pays du Maghreb ou encore les pays du Golfe. Le Bénin est un pays avec une longue tradition d ’émigration. La migration fait partie de la vie normale. Dans beaucoup de communautés, les populations sont habituées à des déplacements fréquents et saisonniers. Aussi, dans nombre d’endroits, les migrants sont bienvenus parce que la main d’œuvre nécessaire n’est pas toujours disponible. Autrefois surtout des Béninois hautement qualifiés quittaient le Bénin. Aujourd’hui la migration concerne également les travailleurs faiblement ou moyennement qualifiés. La migration permet à beaucoup de Béninois de gagner leur vie, de soutenir leurs proches au Bénin et surtout de trouver les moyens pour bâtir leur futur – au Bénin ou ailleurs. Toutefois, la migration est un grand défi 7 et n’aboutit pas toujours au succès souhaité. Les routes migratoires peuvent être dangereuses – selon les pays de destination – et les conditions de vie et de travail une fois arrivé dans le pays de choix sont souvent dures. Parmi les travailleurs, les migrants se retrouvent souvent dans le secteur informel de l’économie. Par conséquent ils sont dépourvus de protection contre l’arbitraire des employeurs et des autorités. Les récits de ce livre mettent en lumière, à la fois, les réussites et les difficultés. Selon une enquête actuelle d ’Afrobaromètre, 20 % des Béninois pensent fermement à quitter le Bénin. Surtout les jeunes et les personnes fortement instruites sont les plus intéressés par la migration. L’émigration est donc un thème d’une certaine importance au Bénin. Ceci également dans la perspective du débat sur la migration comme levier de développement qui a lieu au Bénin et ailleurs. La migration est souvent discutée au niveau politique; par contre, peu d’attention est attribuée aux voix des migrants mêmes. Leurs voyages migratoires, leurs succès et échecs et les raisons de leur retour ne font d’habitude pas partie du débat public. Pourtant il est nécessaire d’étudier les histoires des migrants béninois de près pour faire des migrations individuelles non seulement un succès individuel, mais aussi un atout pour le Bénin. Raisons suffisantes pour retracer les multiples facettes de l’histoire des Béninois qui ont osé l’aventure de la migration et qui sont revenus. Les histoires, écrites par deux journalistes sur la base d’interviews, sont complétées par des photos personnelles fournies par les anciens migrants ou par des photos prises par notre photographe. Je vous invite donc à découvrir les histoires parfois étonnantes, parfois impressionnantes et toujours pertinentes d’Ahassanou, Hamed, Benoit, Emerance, Essèdo, Eustache, Ghislain, Julien, Margareth, Nazirou, Nafissath, Mohamed, Ousmanou et Youssouf. Je remercie vivement les journalistes Afouda Vincent AGUE et Léonce GAMAI, qui n’ont épargné aucun effort pour découvrir les histoires passionnantes des femmes et hommes de ce livre et les raconter avec pertinence. Je remercie également le photographe Sunday Fréjus Constantin FIOSSI qui rend les personnes et histoires plus palpables et intimes grâce à ces portraits expressifs. J’exprime également ma reconnaissance à Madame Ursina EGLI et Madame Nouratou ZATO-KOTO YERIMA pour leur accompagnement de ce projet de livre, en termes d’organisation, de contenu et de la réalisation créative. De plus je remercie Monsieur Jaurès S. KPAKPO de l’imprimerie COMPAS pour le design graphique réussi. En fin et surtout j’exprime ma profonde gratitude aux femmes et hommes de ce livre, qui ont accepté de nous raconter leurs histoires, même si cela signifiait le réveil de souvenirs des fois tristes et douloureux pendant les entretiens. Je souhaite une agréable lecture à toutes et à tous. Dr. Hans-Joachim Preuss Représentant Résident 8 SOMMAIRE 11 UNE HISTOIRE MIGRATOIRE À RÉÉCRIRE 14 LA LIBYE OU RIEN 17 UN RÊVE LIBYEN INACHEVÉ 21 UNE MIGRATION ACADÉMIQUE QUI DONNE DES AILES 24 TRENT-SIX ANS DE COMBATS EN CÔTE D’IVOIRE! 27 LES BLESSURES D’UNE AVENTURE BELGE 30 UN RÊVE AMÉRICAIN VÉCU AVEC M O D É R AT I O N 33 UNE ALLIANCE MULTI-FACETTES AVEC LE NIGERIA 36 UNE AFRICAINE RÉVOLTÉE À PARIS 9 39 UN SAUT DANS L’ I N C O N N U 42 LES ESPOIRS D’UNE EX-DOMESTIQUE AU KOWEÏT 45 « MERCI ALGÉRIE…» 48 « L’ALLEMAND» DE DJOUGOU 52 UN INVESTISSEMENT À L’EAU 10 AHASSANOU UNE HISTOIRE MIGRATOIRE À RÉÉCRIRE Ahassanou est un récidiviste de l’immigration clandestine. Expulsé deux fois d’Algérie, ce « maçon-carreleur » de 25 ans se cherche à Djougou pour tenter un autre coup. A hassanou était un brillant élève. Il était, dit-il, parmi les trois meil leurs de sa classe. La facilité avec laquelle il manie le français, pour un élève de niveau 6ème, semble lui donner raison. Mais son rêve de devenir un« fonctionnaire de l’Etat» n’a pas survécu aux difficiles conditions familiales. Ahassanou est issu d’une famille de nombreux enfants. Face à l’incapacité des parents à subvenir à leurs besoins, le jeune collégien est contraint d’arrêter les études en classe de 5ème en 2008. Déscolarisé, il suit des ainés de sa communauté sur les chantiers de construction où il sera initié à la maçonnerie et au carrelage. Après quelques années de job çà et là et le constat que cette activité ne lui offrait aucune perspective solide, Ahassanou décide de partir en aventure. Il cible l’Al gérie. La décision prise, il faut de l’argent. Il réussit à mobiliser 130 000 Fcfa dont 40 000 d’économies personnelles et un prêt de 90 000. L’aventurier quitte Djougou le 12 février 2015.« J’ai suivi des amis en partance pour l’Algérie. Je leur ai remis tout mon argent pour qu’ils m’emmènent avec eux», raconte-t-il. Le voyage se fait en voiture et à pieds via le Niger. La dernière partie du trajet, du nord du Niger à sa destination algérienne, 11 Récupéré du trottoir, Ahassanou travaille sur des chantiers de construction de logements. Il est payé à 1500 dinars algériens, l’équivalent d’environ 7500 Fcfa, la journée, selon ses propres estimations. Il passe ses nuits et ses journées sur les chantiers. Ses journées commencent à 5 h pour finir à 19 h avec une pause d’une heure entre 13 h et 14 h. Il cuisine lui-même pour s’alimenter. Les emplettes majeures(riz, pâtes alimen taires, gaz) sont faites par son employeur. Lui, il se charge des condiments. Ahassanou, tantôt carreleur … se déroule dans la clandestinité, à travers le désert du Sahara. Un clandestin heureux En Algérie, Ahassanou s’installe à Tamanrasset où il est embauché comme manœuvre maçon-carreleur. Dans cette ville du sud de l’Algérie, pour avoir du boulot, confie-t-il, les migrants clandestins noirs ont recours à la technique utilisée par les filles de joie dans certaines capi tales africaines pour se trouver des clients: « On s’aligne au bord des trottoirs pour chercher du travail. Les patrons en quête de manœuvres sillonnent ces trottoirs pour nous trouver ». Ahassanou partageait cette vie avec un autre migrant clandestin recruté par son patron. Le jeune Djougois avoue ne pas s’en plaindre. Pour lui, le plus important était de gagner de l’argent. Il réussit à rem bourser la dette de 90 000 Fcfa contractée avant son départ, envoie de l’argent à sa famille et en économise. Sans domicile, il garde ses économies avec lui de chantier en chantier. Ahassanou menait cette vie « clandestine et fructueuse» jusqu’à ce qu’il se fasse rafler par la police un ven dredi devant une épicerie. Coup du sort Après un peu plus d’un mois de détention, il est expulsé vers le Niger, avec d’autres migrants noirs, dans des conditions qu’il qualifie d’inhumaines.« On nous a entassés dans un camion remorque, gros-porteur. On était assis, rangé les uns entre les jambes des autres», décrit Ahassanou. A quelques kilomètres de leur première destination vers la frontière nigérienne, le véhicule roule au ralenti du fait de la densité du trafic. Il en profite pour s’échapper 12 avec son ami de travail, un migrant camerounais. Ahassanou doit retourner à Tamanrasset. L’une de ses motivations est de récupérer son économie d’environ 200 000 dinars algériens, soit près d’un million de fcfa, cachée sur le dernier chantier où il a travaillé. Après deux semaines de débrouillardise, Ahassanou réussit à regagner Tamanrasset. Seulement, il ne parvient pas à récupérer ses fonds.« Lorsque je suis retourné, le chantier était fini et j’avais perdu les contacts de notre patron. A qui fallait-il demander la permission pour accéder à la maison?», regrette-t-il, mélancolique. Avant qu’il n’ait pu trouver un autre job, il est de nouveau arrêté. Leur expulsion, cette fois-ci, se fait sous escorte policière. Débarqué à la frontière algéro-nigéri enne, il rejoint Arlit en alternant marche et auto-stop. Depuis cette ville du Sahara au nord du Niger, il joint sa famille qui lui envoie de l’argent pour le transport retour. Ahassanou est revenu à Djougou en sep tembre 2018. Depuis, marié avec l’appui financier de ses parents, il continue d’ex ercer comme manœuvre maçon-carreleur. Il gagne moins de la moitié de ce qu’il percevait à Tamanrasset. ... tantôt maçon à Tamanrasset. Djougou lui offre peu de chance de réus site socio-professionnelle. « J’ai désormais un métier que je n’ai pas vraiment l’occasion d’exercer ici. Il n’y a pas de travail. Même quand il y en a, les gens préfèrent le confier aux personnes aisées, ayant une certaine assise plutôt qu’aux jeunes débutants», se plaint Ahassanou, convaincu qu’il n’a de choix que d’explorer d’autres horizons. Son mariage est arrangé par les siens dans le but de l’obliger à se stabiliser à Djougou. Sur ce point, c’est visiblement peine perdue.« Je me prépare pour aller tenter encore ma chance en aventure», informe l’ancien migrant, indécis sur sa prochaine destination. Ce désir ardent de repartir, il l’explique par le fait que 13 HAMED LA LIBYE OU RIEN Un statut WhatsApp qui affiche depuis avril 2019, « le jeune Libyen » ! Le message est clair: Hamed, 26 ans, rêve toujours de la Libye. Pourtant, durant sa première expérience(2014-2016), il a failli y laisser la vie. A Djougou ici, il n’y a pas des entreprises. S’il y avait des usines par exemple pour employer les jeunes, on ne sortirait pas». Cet argument justifiant son rêve d’émigration, Hamed le répètera toujours pour expliquer sa décision de risquer sa vie en Libye. Son occupation habituelle semble pourtant lui procurer quelques pécules pour se prendre en charge. De son activité de soudure des plastiques à l’aide de fers chauffés au feu apprise de son défunt père, Hamed a par exemple, selon ses dires, pu réunir une 14 partie des fonds de son voyage. Près de 500 000 Fcfa. L’autre partie proviendra de prêts. En tout, Hamed avait mobilisé près d’un million de francs pour prendre la route de la Libye le 12 avril 2014. Agé de 22 ans à l’époque, le jeune homme qui a abandonné les études aux portes de la classe de 3ème en 2011, venait, sans l’accord de ses parents, de mettre à exécution son plan arrêté sur conseil d’un « ami» rentré de Libye« avec beaucoup d’argent». Accueilli en« prison» Après les étapes de Parakou au Bénin, de Niamey, Dosso et Agadez au Niger, Hamed entre en Libye par la ville de Sabha, située à plus de 600 km au sud de Tripoli. Le jeune aventurier rêvait de Tripoli. Mais il passera des mois en prison à Sabha, très loin de la capitale libyenne. Il a été arrêté par des hommes armés en uniforme militaire.« Ce ne sont pas des policiers. C’est des bandits. Tout le monde est en treillis en Libye, on vend les treillis. Chacun achète et va braquer», souligne-t-il. « Chaque matin, quand les Arabes se lèvent, ils nous frappent. C’était pénible. Même manger était diffi cile. On nous donnait du pain de plusieurs jours. Donc il n’a pas été facile d’entrer Libye » . Hamed était détenu par ces hommes dans une« prison» avec d’autres jeunes africains.« Chaque matin, quand les Arabes se lèvent, ils nous frappent. C’était pénible. Même manger était difficile. On nous don nait du pain de plusieurs jours. Donc il n’a pas été facile d’entrer Libye», détaille-t-il faisant l’effort de cacher sa gêne à raconter ces scènes d’atrocités. Le fait d’en parler, lui« fait mal», dit-il tout en montrant les cicatrices des coups de cravache sur ses genoux. Hamed raconte n’avoir pu en sortir qu’après paiement d’une rançon envoyée par ses parents depuis Djougou. Hamed pose dans la rue de l’épicerie qui l’a employé à Tripoli Libéré, Hamed poursuit le parcours dans la clandestinité pour atteindre Tripoli en passant par Bani Walid. Un« oncle direct» l’accueille et l’aide à trouver un emploi dans une boutique. Hamed évalue le salaire mensuel de son travail d’employé de boutique à environ 200 000 Fcfa. Pour lui, c’était une fortune qui lui permettait de vivre en Libye et surtout rembourser les dettes au pays. Il finira de les payer au bout de plusieurs mois, juste avant d’être contraint au retour. Un jour de décembre 2016, la boutique est attaquée par des hommes armés. Les Noirs ont été« ramassés, battus et jetés dans le Sahara», narre Hamed qui faisait partie des refoulés. Il se souvient d’une phrase qu’auraient souvent répétée les assaillants en arabe:« les peau noire, ce sont des voleurs, des criminels». 15 Hamed va se« débrouiller» pour atteindre Niamey au Niger. Il raconte avoir marché dans le désert. Il soupire à plusieurs reprises pour dérouler cet épisode de son voyage:« hum, c’est difficile hein! Si je suis fatigué, je fais comme le singe, je vais à quatre pattes». Libyen malgré tout d’aller chercher de quoi revenir ouvrir une boutique dans sa ville natale. Pourtant, sa famille ne compte pas le laisser partir à nouveau. Un moyen dissuasif est envisagé selon un de ses frères: le marier pour le responsabiliser et l’obliger ainsi à rester auprès de sa future femme. En réaction, Hamed grommelle et hoche la tête, un sourire narquois aux lèvres. Si Hamed est rentré vivant à Djougou le 23 décembre 2016 transporté par un bus depuis le Niger, c’est grâce à la chance selon l’ancien migrant. En fait, sa mère sollicitée par téléphone a dû envoyer l’argent du transport à son fils à Niamey. Il est descendu à Djougou méconnaissable vu son« aspect physique qui faisait peur» selon l’un de ses frères. Hamed se rappelle que sa mère a coulé des larmes. Ses amis eux ont été soulagés de le voir vivant, chose improbable car ils le croyaient mort. « Si je dois endurer la même souffrance? J’ai déjà appris ça! M’attraper, me frapper, c’est déjà dans mon sang » … Près de trois ans après, le rescapé rêve encore de la Libye. Quand on lui rappelle les risques affrontés à la première tentative, Hamed n’hésite pas à répondre:« Si je dois endurer la même souffrance? J’ai déjà appris ça! M’attraper, me frapper, c’est déjà dans mon sang…». Selon ce candidat déclaré à une nouvelle aventure libyenne, la situation est difficile aussi bien chez lui à Djougou qu’en Libye. Sauf que, nuance-t-il, dans le pays de ses rêves« il y a de l’argent». Le nouveau projet d’Hamed, c’est 16 BENOIT UN RÊVE LIBYEN INACHEVÉ Benoît, 41 ans, avait émigré en Libye en juin 2005 dans l’optique de mobiliser des ressources et de revenir ouvrir son propre garage dans son pays. Fin 2010, ce diéséliste de formation fait un détour au pays dans le but de se marier avant de se relancer dans l’aventure. Mais Benoit ne repartira plus en Libye à ce jour. J e suis chez moi au Bénin, dans une cer taine tranquillité, mais je ne suis pas aussi à l’aise que je l’étais en Libye. La vie était si belle là-bas qu’on avait difficile ment envie de revenir au pays». Benoît raconte son histoire en parcourant les pages de son album photo souvenir de la Libye, avec l’impression d’avoir vécu une aventure prometteuse finalement avalée par les vents du Printemps Arabe. En situation de travail, à table à la maison ou encore en sortie détente…, les photos du séjour libyen de Benoit ne sont qu’un infime témoin d’une longue histoire qui commence en 2005. Le futur aventurier qui avait alors 27 ans, était devenu orphelin de père quelques années plus tôt. Diéséliste auto fraîchement formé à l’épo que, il décide de partir du Bénin, pour une seule raison: mobiliser des ressources pour revenir ouvrir son propre garage. 17 « Au regard de tout ce que j’ai vécu avec mon patron lors de l’apprentissage ici au Bénin, j’avais pris la résolution de ne pas installer mon garage sur un terrain loué. Parce ce que c’est lorsque votre activité commence à prospérer que le propriétaire vous déloge sous prétexte qu’il veut construire sur sa parcelle.» Benoît réunit donc tout le nécessaire pour son voyage en trois temps: la route pour rallier le Niger d’où il atterrit au sud la Libye. Trois mois après le voici à Tripoli la capitale libyenne de ses rêves.« Au début c’était très difficile pour moi de m’intégrer vu que je ne comprenais ni l’arabe ni l’anglais», raconte-t-il.« Pour m’en sortir, je me faisais aider par mes compatriotes que j’ai trouvés sur place. Progressivement, j’ai appris à communiquer en arabe et en anglais», se souvient-il. Séduisante Libye La dernière photo de Benoît avec son ami et mentor libyen à la veille de son départ pour Cotonou. La vie professionnelle de Benoît en Libye a évolué en dents de scie. Après son arrivée, Benoît a dû patienter des mois pour se faire établir la version arabe de son diplôme de mécanicien. Il gagne ensuite un premier emploi qui ne durera pas. Des ennuis de son employeur libyen le mettent au chômage pour plusieurs mois. Après ce temps d’épreuve, Benoît rebondit dans une entreprise pétrolière qui lui offre un emploi. Payé à 25 dollars la journée, mal gré la cherté de la vie dont le loyer qui consomme près du tiers de son salaire, il réussit à faire des économies pour se projeter une vie radieuse. Quelques fois, il envoyait de l’argent à ses parents.« La vie était chère, notamment le loyer. Mais, l’électricité et l’eau étaient gratuites, le pain à vil prix», partage-t-il. Cinq ans après son arrivée en Libye, Benoît sent qu’il peut se réaliser dans ce pays. Les opportunités qui s’offraient lui font revoir ses objectifs. Mobiliser les ressources pour ouvrir son propre garage au pays n’était plus sa seule ambition. Il a décidé de rester en Libye. Mais avant, il faut aller se marier au Bénin. 18 Benoît sur une moto louée dans un centre de loisir à Tripoli. « Là-bas, même étant étranger j’avais les moyens pour mieux vivre. Ici, je suis chez moi mais sans grand moyen pour mener une vie épanouie » . En décembre 2010, il décide alors de rentrer au pays pour se mettre en couple avec son âme sœur. Son plan: fonder une famille puis l’envoyer le rejoindre à Tripoli quand il s’y sera bien installé. Quelques semaines après son retour au Bénin, les soulèvements du Printemps arabe ont gagné la Libye, mettant ainsi fin à l’el dorado que constituait pour beaucoup de jeunes africains le pays de Muammar Khadafi. Benoît n’avait plus assez de cour age d’y retourner, même s’il soutient que le Bénin ne lui offre pas autant de chances de se réaliser que son pays d’immigration. « Là-bas, même étant étranger j’avais les moyens pour mieux vivre. Ici, je suis chez moi mais sans grand moyen pour mener une vie épanouie», compare Benoit.« Ici, c’est difficile pour des jeunes comme moi d’avoir les moyens pour concrétiser leurs rêves à moins d’être un riche héritier», se désole-t-il avec gravité. « Choc inoubliable» La désolation est davantage nourrie par u ne expérience douloureuse à son retour. Avant d’émigrer, Benoît avait acquis une parcelle qu’il envisageait de mettre en valeur avec les ressources gagnées en Libye. Mais à son retour en décembre 2010, Benoît dit avoir fait l’amer constat que sa parcelle a été vendue. Pour lui, c’est un « choc inoubliable » . Finalement, il n’a 19 Benoît(en jaune) attablé avec ses collègues d’une compagnie pétrolière. pu ouvrir le garage tant désiré. Benoît se contente de jongler entre prestation mécanique à l’occasion et commerce. Marié comme planifié mais bien plus tard (en 2013), Benoît est aujourd’hui père d’une fillette. L’envie de repartir à l’aven ture demeure. Les opportunités existent selon lui. Mais à 41 ans, Benoît ne veut plus« se promener». Il s’est résolu à se « stabiliser quelque part», du moins, construire quelque chose dans son Bénin natal, avant d’envisager un éventuel retour vers d’autres terres. 20 EMERANCE AYODE UNE MIGRATION ACADÉMIQUE QUI DONNE DES AILES Emerance Ayodé, ingénieure télécoms, 23 ans, avait rejoint Dakar en 2015 pour les études. Dans la capitale sénégalaise, pour s’adap ter à son nouvel environnement socio-académique, la jeune étudiante d’alors a recours à une tactique qui va bonifier sa personnalité. J ’ai quitté Dakar dans la maladie. J’aurais aimé finir mon séjour d’une autre manière», se lamente Emerance Ayodé. Malgré les circonstances assez éprouvantes de son retour à Cotonou, en juin 2018, son visage s’illumine à l’évoca tion de son séjour au Sénégal. Cette bonne humeur, on en aura une explication lorsqu’elle parlera plus tard des empreintes laissées sur sa personnalité par les trois années passées loin du Bénin. Ingénieur télécoms en stage dans une multinationale à Cotonou, Emerance est un produit de l’Ecole supérieure multinationale des télécommunications(ESMT) de Dakar. En 2015, lorsqu’elle s’instal lait dans la capitale sénégalaise, la jeune béninoise se croyait en territoire conquis, pour y avoir déjà passé plusieurs fois les vacances. Mais très vite, elle se rendra compte de la différence entre la vie de vacancière et celle d’étudiante. La 21 Emerance s’enorgueillit d’avoir fondé la première entité AIESEC de son école avec sous sa responsabilité une trentaine jeunes. Cette organisation non gouverne mentale internationale de jeunes, qui offre à ses membres des opportunités d’immersion professionnelle et de développement personnel, lui permet de faire, en 2016, deux mois de volontariat au Ghana. Emerance et ses amis volontaires AIESEC du Nigeria et du Liberia, à l’université de Legon à Accra, à la fin d’un séminaire sur le volontariat. jeune lycéenne, auparavant choyée par sa sœur ainée pendant ses courts séjours de vacances, devait dorénavant se prendre en main.« Il fallait aller au marché soi-même pour faire les courses, faire soimême la cuisine, le transport, connaitre les numéros des bus, se faire de nouveaux amis», explique-t-elle. Stratégie gagnante A Dakar, Emerance devait aussi s’adapter aux réalités de son nouvel environnement académique. Institution multination ale, l’ESMT accueille chaque année des étudiants originaires des pays d’Afrique francophone. Pour retrouver ses marques dans ce contexte de diversité, la jeune étudiante originaire du centre du Bénin s’est engagée dans plusieurs associations: « Je me suis mise dans plusieurs organisations de jeunes. Dans toute l’école, tout ce qui était association, même si je n’occupais pas un poste de responsabilité, j’étais membre» . 22 « Mon expérience dans l’enseignement fut au départ très difficile. Je n’étais pas du tout patiente. En plus, dans la période, je ne parlais pas bien l’anglais, donc les enfants se moquaient de moi. Mais ça m’a permis de travailler sur moimême. Ça m’a permis de cultiver la patience». Dans ce pays anglophone d’Afrique de l’ouest, la jeune étudiante enseigne le français à des enfants de la maternelle et du primaire. Elle travaille aussi pour un pro jet de mentorat des écoliers dans la région centrale du Ghana.« Mon expérience dans l’enseignement fut au départ très difficile. Je n’étais pas du tout patiente. En plus, dans la période, je ne parlais pas bien l’anglais, donc les enfants se moquaient de moi», raconte Emerance.« Mais ça m’a permis de travailler sur moi-même. Ça m’a permis de cultiver la patience», se réjouit-elle. Emerance ajoute que les études et le militantisme dans un environnement multiculturel lui ont offert l’occasion de développer la confiance en soi et de cul tiver la persévérance, l’ouverture d’esprit. Elle dit être devenue« plus audacieuse» dans sa« capacité d’entreprendre». Emerance(en T-shirt vert) et ses collègues d’AIESEC après la peinture d’un tableau dans une école au Ghana. « Dakar, je t’aime» Durant les trois années passées à Dakar, l’ingénieure télécoms affirme n’avoir « jamais regretté Cotonou». Ses rares moments de nostalgie sont provoqués par l’envie de revoir sa famille. Débordante d’énergie, avec ses perspectives tournées vers une carrière hors du Bénin, Emerance se retrouvera pourtant de force à Cotonou en juin 2018 pour raison de santé. Elle était en fin de cycle ingénieur. A Cotonou, ville qu’elle avait quittée 03 ans plus tôt, Emerance est dépaysée.« Je me suis construit une vie, un réseau professionnel là-bas, à Dakar. Je n’ai plus d’amis ici à Cotonou. Tous ceux avec qui j’ai fait le lycée, le cycle préparatoire sont partis ailleurs. Je me sens seule», se plaint Ayodé. « Je n’ai pas l’intention de revenir au Bénin si jamais je retourne à Dakar», martèlet-elle. Uniquement pour retrouver ses amis? Des raisons professionnelles? Ou même sentimentales?« Peut-être. Vous pensez que c’est quelqu’un qui veut me faire repartir là-bas? Ça n’a rien à avoir», répond-elle dans un flot de sourire et de rire.« C’est bien de voyager. Ça permet de réfléchir différemment, d’être ouvert d’esprit. Et même en entreprise, on a une plus grande facilité d’adaptation», soutient Emerance Ayodé Koudessi, faisant sienne la pensée de Saint Augustin selon laquelle« le monde est un livre et ceux qui ne voyagent pas n’en lisent qu’une page». 23 ESSÈDO 36 ANS DE COMBATS EN CÔTE D’IVOIRE! Le chiffre 63, représentant l’âge de Dame Essèdo, lu à l’envers est celui de la durée de sa vie ivoirienne. Rentrée au Bénin depuis 2009, la sexagénaire n’a rien oublié des épreuves qui ont fait de son émigration une aventure de combats. L a modeste maison construite à Abomey-Calavi, où elle vit de son petit commerce de fruits et de la pâte de maïs appelée« akassa» est l’un des cadeaux que la Côte d’Ivoire a offerts à Essèdo. Mais cette maison achevée en 1997 lui rappellera toujours le triste souvenir du décès de l’homme qui l’a embarquée pour une aventure dans la prospère Côte d’Ivoire des années qui ont suivi les indépendances africaines. 24 Mariée selon la coutume au début des années 1970, la jeune fille originaire de Ouèssè(centre du Bénin), a rapidement suivi son époux qui était déjà allé exercer le métier de maçon dans le pays de Félix Houphouët-Boigny. Très entreprenante, l’immigrée se lance dans le petit commerce. Elle vendra beignets, galettes, tartines, gâteau, poisson frit… Pendant que son mari, ne chôme pas dans la maçonnerie. Cycle d’épreuves En 1987, soit une quinzaine d’années après le départ de Essèdo de Ouèssè, son époux alors gravement malade est évacué sur la terre natale. Il y rend l’âme. A 31 ans, Essèdo devient veuve, avec 5 petits orphelins. La disparition prématurée de son homme ouvre le cycle d’épreuves qui changeront chaque fois le cours de sa vie. Retournée en Côte d’Ivoire pour pour suivre ses activités et s’occuper de ses enfants, elle doit d’abord se battre pour ne pas se faire déposséder des biens de son défunt mari. Essèdo devant son petit commerce dans un village de Divo. « La vie était heureuse en Côte d’Ivoire à cette époque. On avait de quoi faire face aux difficultés des membres de la famille laissés au Bénin.» Le couple qui a vécu quelques années dans un studio loué à 2000 fcfa le mois va rapidement acheter une parcelle dans un village de Divo, 200 km à l’ouest d’Abidjan, et y construire une maison où grandiront la plupart des enfants qu’il a eus.« La vie était heureuse en Côte d’Ivoire à cette époque. On avait de quoi faire face aux dif ficultés des membres de la famille laissés au Bénin», se souvient Essèdo. Les autres épreuves que Essèdo a le courage de raconter surviennent en 1991 et 2006. Ce sont deux cambriolages. Le pre mier l’a obligée à déscolariser l’un de ses enfants. Après avoir relancé ses affaires (petit commerce, production et vente de gari) qui lui permettront de scolariser la plupart de ses enfants, construire sa maison d’Abomey-Calavi et une autre à Ouèssè, l’immigrée recevra le second coup à la veille de son voyage au Bénin pour les obsèques de sa mère. Les voleurs sont de retour. Ils emportent tout: argent, pagnes, bijoux, marchandises. Essèdo n’ira plus au pays pour l’enterrement de sa défunte mère. Pieds au Bénin … Celle qui n’a pas été ébranlée par la guerre ivoirienne de 2002 parce que loin des champs de bataille et qui n’a jamais cédé aux appels à un retour au Bénin, finira par 25 se résoudre à rentrer en 2009 avec deux de ses petits-enfants.« Je ne me sentais plus en sécurité», martèle-t-elle. Sans ce triste souvenir des« fusils braqués sur elle, ses enfants et ses petits-enfants» en 2006, Essèdo serait certainement retournée en Côte d’Ivoire. Les raisons pour reprendre la route de son pays d’immigration sont fortes et pesantes. Ce ne sont plus les affaires. … tête en Côte d’Ivoire A 63 ans, la grand-mère aurait voulu être entourée par ses enfants. Hélas! Ils sont si loin d’elle. Seul un des cinq qu’il lui reste est rentré au Bénin. Avec lui, la mère part age l’une des choses dont elle est jalouse: la maitrise de langue dioula parlée en Côte d’Ivoire. Essèdo parle toujours dioula avec son fils. Essèdo à la préparation de beignets, appelés« gâteau», dans un village de Divo. Elle voudrait bien parler la même langue avec les quatre autres de ses enfants quand ils seront au Bénin. Pour le moment ils sont toujours en Côte d’Ivoire faisant subir des regards à leur mère.« Je ne supporte pas d’être vue par l’entourage comme une femme sans grands enfants», confie-t-elle au bord de sanglots difficilement contenus tout au long du récit de son histoire. Mais elle espère toujours patiemment cet heureux jour où elle poussera un« alléluia» de soulagement à voir ses enfants la rejoindre sur la terre de leurs géniteurs, le Bénin. 26 E U S TA C H E LES BLESSURES D’UNE AVENTURE BELGE Au Bénin et en Belgique, tout présageait d’un avenir radieux pour Eustache. Mais c’était sans compter avec les mauvais coups du destin. Bientôt 53 ans, ce blessé de la vie panse ses plaies à Djougou. I nstallé devant son étalage de chaussures et de vêtements au bord d’une des principales voies de Djougou, Eustache observe la circulation et les groupuscules de jeunes occupés à divers jeux, cet après-midi du mois de septembre 2019. Le quinquagénaire s’est reconverti dans ce commerce de friperie depuis son retour définitif non souhaité, d’une prom etteuse aventure belge. C’était il y a 16 ans. Mais pour comprendre son histoire, il faut remonter plus loin, aux années 80. Déscolarisé en classe de 3ème suite aux décès de ses parents, Eustache, membre d’une fratrie de huit garçons se lance dans la vente informelle de l’essence. Le jeune orphelin fait Nikki et Malanville. Son business fleurit. Epoux d’une femme et père d’un enfant, il entame un chantier immobilier à Nikki et finance en partie l’émigration de son jeune frère 27 vers la Belgique. Malgré ces bons sig naux, Eustache décide de sonder d’autres horizons. Convié par son jeune frère en Belgique afin qu’ils analysent« ensem ble la possibilité de monter une affaire d’importations», Eustache s’envole de Cotonou en 1999. Equations à Anvers En poche, un visa de court séjour et une somme de cinq millions de Fcfa. Il voyage Cotonou-Paris à bord d’Air Afrique avant de rallier Bruxelles par train.« Mon intention n’était pas de rester là-bas», rappelle-t-il. Quelques semaines plus tard, obnubilé par les opportunités que pouvait lui offrir son pays d’accueil, Eustache entame une autre réflexion.« Est-ce qu’il ne fallait pas profiter des facilités que m’offrait la présence de mon frère pour rallonger mon séjour et expédier au pays les marchandises à commercialiser», se demandait-il. Sur place au Bénin, Eustache veut s’appuyer sur une connaissance dans le secteur de la vente de véhicules. « J’étais videur. Le videur est celui qui se charge de sortir de la boite les clients fauteurs de troubles. C’est un boulot qui était bien payé là-bas». Pour concrétiser cette option, Eustache doit résoudre deux équations: un titre de séjour et un emploi. En réponse à la première équation, il tente une procédure de demande d’asile pour raison humanitaire qui lui réussit. A la seconde équation, il se fait embaucher comme agent de sécurité dans une boite de nuit de la ville portuaire d’Anvers.« J’étais videur. Le videur est celui qui se charge de sortir de la boite les clients fauteurs de troubles. C’est un boulot qui était bien payé là-bas», explique-t-il. Son plan fonctionne. Il expédiait véhicules, postes téléviseurs et toute sorte de bazars dans son circuit de vente au Bénin. Eustache Orou Gani gagne beaucoup d’argent. Il en rapatrie. Les destinataires au Bénin sont sa famille et un « ami entrepreneur». Trahison Les fonds envoyés à l’entrepreneur sont destinés à la construction d’un complexe hôtelier sur un domaine d’un hectare acquis près de Djougou avant son aven ture européenne. Revenu au pays en 2003, Eustache est déçu du niveau des travaux. Le chantier, dit-il, n’était pas à la hauteur des dizaines de millions envoyés. Il fera plus tard l’amère découverte que ses ressources ont été distraites par des proches. « Les amitiés sont finies», déduit Eustache de ces épisodes cruciaux de sa vie. L’homme était aussi revenu de la Belgique avec des marchandises qui ne s’écoulaient pas aussi vite qu’il l’aurait souhaité. Son séjour s’allonge, passant d’un à trois mois, puis à six mois et plus... Et pour tant, informe Eustache,« le type de titre de séjour que j’avais ne me permettait de resté hors de l’èspace Schengen pendant plus de six mois sans justification valable». 28 Vie discrète Eustache restera bloqué à Djougou à ce jour. Les mois qui ont suivi la série de déceptions, il frôle la dépression. Il est sorti du labyrinthe du désespoir par un ami est-africain qu’il cadeautait au moment où son soleil brillait. « C’est lui qui m’a conseillé de me lancer dans la vente de friperie. Il m’a remis 120 000 Fcfa pour ça. J’ai pris cet argent comme le million» , témoigne-t-il. Eustache entame ainsi sa reconstruction. A flot, il est victime d’un cambriolage. L’une de ses boutiques est dévalisée. Depuis ce« malheureux évènement», le quinquagénaire dit se faire plus discret. L’homme qui avait possédé et commercialisé des voitures, roule aujourd’hui une moto dont il a ôté la carrosserie. « J’ai beaucoup appris de l’Europe et ça me permet de vivre facilement» , martèle-t-il mi- enthousiaste mi- philosophe. La moto‘’déshabillée’, symbole de la vie discrète de Eustache. 29 GHISLAIN UN RÊVE AMÉRICAIN VÉCU AVEC MODÉRATION Parler de Ghislain, gestionnaire-exploitant agricole, marié et père de deux enfants, c’est raconter l’histoire d’une émigration réussie. Parti aux Etats-Unis pour étudier, il n’a pas eu le temps de réaliser son projet académique. Cependant, les 16 années passées par le quinquagé naire au pays de l’Oncle Sam n’ont pas été vaines. U ne maison personnelle, des véhicules, des affaires qui marchent, une famille épanouie. Ghislain a des raisons de toujours afficher son sourire, signe d’une bonne humeur. Après 16 ans aux Etats-Unis, Ghislain est demeuré croyant, spirituel, très attaché à sa terre et surtout heureux. « Des gens sont restés aux Etats-Unis plus longtemps que moi et ont fini par être rapatriés. Moi, j’ai quitté volontairement avec tout ce que je voulais» , se réjouit-il tout en étant humble. Ghislain avait émigré aux Etats-Unis en 1997 pour raison académique. Son voyage en Occident a été motivé par le contexte familial.« J’ai deux grands frères formidables qui vivent à l’étranger. Déjà 30 au lycée, je voulais les rejoindre un jour», apprend-il. Son désir se concrétise après sa maitrise en gestion à l’Université nationale du Bénin. Il part pour Sacramento, capitale de l’Etat de Californie. « Le plus chanceux du monde» Dans cette ville du Far-West, pour pouvoir étudier, Ghislain doit d’abord apprendre l’anglais. Il s’acquitte de ce préalable en neuf mois. Disposé à s’inscrire à l’université, il est bloqué par le coût exorbitant de la formation.« En tant qu’étudiant étranger, je ne pouvais payer mes frais de scolarité à l’université. Mais mon frère était déjà un citoyen américain. Il a introduit un dossier de naturalisation pour moi», confie Ghislain. La procédure peut durer jusqu’à 12 ans, renseignet-il. Son frère et lui en découvriront tous les contours après l’introduction de son dossier. En attendant, il profite pour faire une formation de courte durée dans son domaine, la gestion. Bonne option, puisque juste après, le premier emploi lui tend les bras. Il est recruté comme auditeur comptable dans un grand hôtel à plusieurs départements.« Mon rôle était de centraliser la caisse après que tous les départements- chambres, restaurant, boite de nuit, cour de tennis – ont fait leurs points», décrit-il. Ghislain travaillera aussi pour d’autres entreprises dans l’hôtellerie et la mode, au détriment du projet d’études sans cesse repoussé. Il l’assume:« C’était une erreur que je ne regrette pas». Ses salaires étaient intéressants; assez pour permet tre au jeune africain trentenaire de vivre aisé.« Je me sentais le plus chanceux du monde. Je pouvais m’offrir tout ce que je voulais. La vie était belle», témoigne Ghislain qui s’était acheté deux voitures, l’une aux Etats-Unis et l’autre au Bénin. Bon père de famille Il s’était aussi imposé la ri gueur de l’épargne.« J’économisais, j’envoyais de l’argent», fait-il savoir avec des gestes de mains signifiant la fréquence de l’opération d’envoi. Comme l’étaient aussi les vacances au pays. Il a profité de l’une d’elles, en 2004, pour se marier. Le couple avait déjà eu son premier fils quelques années plus tôt. Ce garçon, devenu adolescent, sera la raison principale de son retour au Bénin en 2013. Pourtant, deux ans avant, la procédure de naturalisation était près d’aboutir.« Il fallait être là. Sa maman seule ne pouvait plus le maitriser. Je devais choisir entre le matériel et la famille. Le choix est vite fait: la famille», partage Ghislain en bon père. « L’Occident n’est pas pour tout le monde. Si tu veux être honnête avec toi-même, dès que tu t’en rends compte, tu plies bagage. Tu as encore le temps de te chercher ailleurs. Mais quand tu forces, un beau matin, tu vas devant le miroir et tu vois tes cheveux blancs». 31 Convaincu que« le futur, c’est chez nous en Afrique» qui deviendra le« continent de l’immigration» Ghislain encourage les migrants à oser rentrer quand il le faut.« L’Occident n’est pas pour tout le monde. Si tu veux être honnête avec toimême, dès que tu t’en rends compte, tu plies bagage. Tu as encore le temps de te chercher ailleurs. Mais quand tu forces, un beau matin, tu vas devant le miroir et tu vois tes cheveux blancs», enseigne l’ex-Sacramentin. Cette bouteille d’eau offerte par une équipe de campagne de Barack Obama rappelle à Ghislain l’élection historique du premier président noir des Etats-Unis. Transformé mais pas dénaturé Depuis son retour définitif, en plus de ses affaires dans le transport-logistique, Ghislain gère la ferme que ses deux frères et lui ont créée dans le département du Zou en hommage à leur feu père. En une phrase, il retient que son séjour américain a changé sa« façon de voir les choses». Ghislain informe qu’il peut désormais se rendre à un enterrement en pantalon jean sans se soucier de l’uniforme choisi pour la circonstance. Sur ce plan des pratiques funéraires, il se souvient d’une surprise aux Etats-Unis.« Une collègue avait perdu un parent», raconte-t-il.« J’ai demandé si on allait cotiser pour elle. Les autres collègues ont trouvé ça bizarre. Ils m’ont dit qu’ils ne voyaient pas la nécessité d’une contribution financière». Néanmoins, nuance–t-il, « j’ai assisté à d’autres enterrements où les gens ont donné des chèques». agricole a mille anecdotes à ce propos. Il évoquera le rejet d’une proposition de ses amis de se faire tatouer:« qu’est-ce que je vais répondre à ma maman quand je vais rentrer?», s’était-il demandé« de façon sincère». Et naturellement ses amis ont ri de lui.« C’est là que j’ai réalisé que je l’aurais dit en tant que gosse», conclut l’ancien migrant visiblement fier d’être demeuré« Ghislain, Béninois. Pas de grosse tête.» Ghislain assure tout de même être resté le Fon du Bénin attaché aux valeurs que lui ont inculquées les parents et la société béninoise. Le gestionnaire-exploitant 32 JULIEN UNE ALLIANCE MULTI-FACETTES AVEC LE NIGERIA Au Nigeria ce qui est au Nigeria, au Bénin qui est au Bénin. Julien est un yoruba de Kétou au sud-est du Bénin. Son ethnie est d’origine nigeriane. Sa ville de naissance et de résidence en est proche aussi. Il manie avec aisance l’anglais de rue de Lagos. Les apparences nigérianes de ce sexagénaire cachent en réalité mille et une facettes de ses alliances avec le pays où il a passé 19 ans de sa vie. A 63 ans, le paysan, commerçant, veilleur de nuit est enthousiaste quand il s’agit de raconter sa vie nigeriane. Tout commence en juin 1977, Julien Elegbede était alors désco larisé depuis sept ans après son échec au Certificat d’Etudes primaires. Sur conseil de l’un de ses oncles, il prend la décision de partir en aventure au Nigeria pour« se chercher» après avoir raté l’enrôlement dans l’armée pour s’être présenté en retard. Au Nigeria, Julien est accueilli à Agege, près d’Ikeja, capitale de l’Etat de Lagos, par un cousin qui y vit depuis plusieurs années. 33 Cet aîné sera son guide pour l’obtention d’un premier boulot d’ouvrier dans une usine de fabrication d’ustensiles de cuisine. Ce sera pour une courte durée.« Je n’ai pas continué parce que j’étais classé dans le groupe des femmes. Je n’ai pas aimé», informe-t-il avec fermeté. Dans cette localité industrielle d’Agege, trouver un autre emploi fut facile, selon Julien. Il sera recruté comme ouvrier dans une autre usine de métallurgie. « On fabriquait les coffres-forts de banque ainsi que les malles à l’aide de grosses machines», poursuit l’ex-migrant béninois. Pour 8 heures de travail(6h-14h ou 14h-22h), Julien gag nait quelque trois nairas par jour avant de passer à sept nairas/j. Julien passera en tout huit ans au sein de cette entreprise dirigée par des Chinois. Sa situation a évolué du simple ouvrier à celle de« chef d’équipe» en récompense à son assiduité et son dévouement au travail. Réalisations, malheurs et déception Avec ses économies, Julien a pu s’acheter deux motocyclettes et deux parcelles au Nigeria. Avec l’association des ressortis sants de Kétou à Agege, Julien Elegbede, raconte avoir aidé à équiper la maternité de Kétou en lits en 1983. Tout ne fut pas rose. Deux faits malheureux l’ont particulièrement marqué durant son séjour dans cette entreprise: la mort par accident de travail d’un collègue et une opportunité non concrétisée d’émigrer en Allemagne. Si le premier fait, tragique, l’a ébranlé, le second est le sujet de ses regrets Cette radio cassette fait partie des rares objets souvenirs encore dans les affaires de Julien. à ce jour. Des moments de silence ponctu ent le récit de ce voyage raté. Julien devait être envoyé en formation en Allemagne avec quatre de ses collègues. Le futur stagiaire en terre allemande dit qu’il« croyait bien faire» en informant ses parents, au Bénin. Ils auraient marqué leur accord mais sans enthousiasme. Contre toute attente, Julien sera le seul à rater le voyage faute de visa. Julien dit ignorer les raisons du rejet de son dossier mais soupçonne ses parents d’avoir usé de moyens occultes pour l’empêcher de voyager. « Je sais qu’il y a anguille sous roche. Peut être que si je n’avais rien dit aux parents, je serais parti en Allemagne», regrettet-il sans en dire plus. Seulement, il ajoute avoir depuis lors pris une résolution:« Je peux frotter avec les gens. Mais je ne vais jamais tout livrer de ce qui est dans mon cœur». 34 Lié pour toujours Du Nigeria, Julien Elegbede n’a pas que des souvenirs. Il s’est aussi lié à ce pays par ses unions avec deux femmes yoruba; la première du Bénin et la seconde du Nigeria, mais toutes les deux rencontrées dans son pays d’accueil. Pendant notre entretien, ce père de plusieurs enfants reçoit un coup de fil de sa femme nigériane qui vit dans la ville frontalière d’Illara, au Nigeria. nationale des producteurs d’anacarde du Bénin. Il est aussi agent de Radio Alakétou qui est comme« son» bébé, ayant été témoin de sa création. Depuis 21 ans, il en assure la sécurité la nuit.« J’ai beau tout avoir au Nigeria, je demeurerai hors de chez moi. Je ne serai pas à l’aise comme chez moi», confesse celui qui, des années après, tente de se convaincre d’avoir bien fait de rentrer au bercail. Mais malgré ses attachements au Nigeria, Julien a eu de solides raisons de rentrer au Bénin. Son père lui a régulièrement mis la pression de diverses manières. Le moyen de pression qui fit craquer Julien, fils aîné de ses parents, c’est celui de l’héritage. Le père de Julien a fait dire à son fils qu’il ris quait de tout perdre de ses nombreuses terres s’il tardait à rentrer. « J’ai beau tout avoir au Nigeria, je demeurerai hors de chez moi. Je ne serai pas à l’aise comme chez moi». En 1994, Julien quitte Agege avec sa famille pour s’installer à Illara. Il n’est plus loin du Bénin qu’il regagnera finale ment deux ans après, en août 1996, avec sa femme béninoise après 19 ans passés loin de ses terres. un disque vinyle usagé conservé par Julien depuis le Nigeria. Aujourd’hui, Julien Elegbede se présente comme un paysan épanoui par ses affaires agricoles. Très actif dans les associations paysannes, il est membre de la Fédération 35 MARGARETH UNE AFRICAINE RÉVOLTÉE À PARIS Brillante énarque, Margareth, a émigré en France pour préparer une thèse de doctorat en développement. Là-bas, elle fait une rencontre fortuite qui nourrit depuis ses réflexions. M argareth Salako a une certitude: « le développement n’est pas un mythe. C’est une notion avant tout mentale et psychologique». Elle l’a forgée pendant ses six ans et deux mois en France. En quête de réponses à ses nombreux questionnements sur le développement, la jeune énarque s’est envolée, après la longue procédure à Campus France à Cotonou, pour Paris le 22 septembre 2011. 36 Sortie major de sa promotion-2009- du cycle 2 de l’Ecole nationale d’administration et de magistrature(Enam), du Bénin, en Administration hospitalière, universitaire et intendance, la jeune diplômée se rendait dans l’Hexagone dans l’optique de faire une thèse de doctorat en économie du développement.« Déjà toute petite, je me demandais pourquoi eux, ils se développent et pas nous. Cette ques tion m’a toujours parlé.», confie-t-elle. « Surprotégée par son papa» qui a tout donné pour faire d’elle une femme calée, l’énarque voulait aussi mettre fin à une série de frustrations:« les stages à n’en point finir». Margareth évoque également une raison personnelle. Une déception amoureuse. Elle devait« laisser le Bénin derrière» pour guérir des impacts de cette flèche sentimentale reçue en plein cœur. Elle avait dans la vaingtaine. A cet âge-là, dans un environnement béninois où la réussite d’une femme se mesure aussi bien à l’aune de son statut professionnel que de sa situation matrimoniale, la douce pression des proches pour le second peut agacer. Et même dérouter... Grands diplômes, léger CV En France, Margareth fait deux masters sur fonds propres. Un master recherche en management des organisations et des politiques publiques à Paris X Nanterre et un master professionnel en gouvernance des projets de développement dans les pays du sud. Le premier master recherche est une étape indispensable pour la concrétisation de son projet d’études doctorales. Trois BAC+ 5 en poche, après quelques stages, Margareth se lance à la recherche d’un emploi. Elle en obtient un premier dans un cabinet de transport et un second dans un cabinet GRH. Avant de décrocher l’un des deux emplois, Margareth fait une chose à laquelle elle n’avait jamais songé: rabaisser son niveau académique pour obtenir un emploi. Elle raconte qu’un jour, voyant les 3 masters alignés sur son Cv, un conseiller emploi a attiré son attention sur la nécessité d’assouplir son Cv pour augmenter ses chances de trouver un emploi.« On a tout changé sur le Cv. Des fois l’on est obligé de tout enlever pour que ça passe. Soit tu mets que tu as un master I ou alors la licence», révèle-t-elle. 45 minutes avec les Soglo Entre études, stages et emploi s, Margareth doit aussi profiter de son séjour en France pour régler quelques soucis de santé. Dans ses tours des hôpitaux, elle fait une rencontre inattendue qui suscite en elle davantage de questionnements sur le développement de son pays, le Bénin. « Comment se fait-il que, moi de la classe moyenne du Bénin, puisse me retrouver dans le même hôpital à l’étranger, et pas des moindres, avec un ex-chef d’Etat de mon pays? En pays étranger, on m’a donné une échelle qui m’a permis d’être au même niveau que lui. C’était la sécurité sociale». Un jeudi après-midi de l’année 2015, en consultation à l’hôpital de la PitiéSalpêtrière de Paris, elle tombe sur le couple Soglo. L’ancien président béninois, Nicéphore Soglo et son épouse Rosine se rendaient aussi à la consultation.« On était tous dans le hall d’attente», se souvient l’ancienne parisienne qui ajoute qu’elle n’en revenait pas.« Comment se fait-il que, moi de la classe moyenne du Bénin, puisse me retrouver dans le même hôpital, et pas des moindres, surtout dans un pays étranger, avec un ex-chef d’Etat de mon pays?», nous lance-t-elle.« En pays étranger, on m’a donné une échelle qui m’a permis d’être au même niveau que 37 La bouillotte utilisée par Margareth pour se réchauffer pendant l’hiver en France. lui. C’était la sécurité sociale», enchaîne Margareth, l’air révolté. Elle rapporte avoir échangé avec Nicéphore Soglo pendant près d’une heure sur l’actualité politique nationale et la responsabilité d’eux, les aînés, dans l’état du pays. La désormais spécialiste du développement est convaincue que« c’est simple de se développer». Elle se rappelle les débats houleux en cours de master sur cette problématique. Ses camarades et elles sont parvenus à la conclusion selon laquelle le développement passe par trois choses:« une décision, de l’organisation et une discipline». Business woman Davantage galvanisée à aller au bout de son rêve académique après les échanges avec le président Soglo, malheureusement, la passionnée du développement ne parviendra pas à débuter ses études doctorales avant de revenir sur Cotonou. Son retour est motivé par une série de facteurs dont sa santé et quelques démarches administratives. Elle atterrit sur sa terre natale le 28 novembre 2017. A Cotonou, après un premier emploi et un second, Margareth travaille sur un projet de création d’entreprise, sans avoir perdu de vue son objectif de doctorat en économie du développement.« J’ai déjà rédigé le projet de recherche. Je ferai la thèse, mais pour le moment, c’est les affaires», assuret-elle. Malgré la réticence de sa famille, Margareth est convaincue que l’entrepre neuriat est la voie royale de son succès dans la vie.« Je crois en moi, en mes capac ités. Et puis, spirituellement, il faut savoir écouter ce que la nature vous communique», professe la chrétienne catholique. 38 MOHAMED UN SAUT DANS L’INCONNU Des coups de chance mais également des surprises désagréables en terre inconnue. Voilà ce à quoi se résume l’histoire de Mohamed, Béninois originaire de Djougou, parti se chercher en Guinée Equatoriale entre 2014 et 2015. Q ui ne risque rien n’a rien. Mohamed, semble faire de cet adage son credo. En organisant minutieusement son aventure en terre équato-guinéenne dès l’année 2013, le maçon de 30 ans, père de deux enfants, faisait confiance à son intuition pour s’en sortir dans ce pays où il n’avait aucune attache.« J’étais sûr qu’une fois sur place, je trouverais des personnes de bonne volonté pour m’aider», répond, plein d’assurance Mohamed. Et il eut raison! C’est en effet par quelques coups de chance que le maçon de Djougou s’intégrera à Malabo après un voyage qu’il a préparé dans les règles entre sa ville natale et Cotonou. Depuis Djougou, Mohamed a régulièrement envoyé de l’argent à un parent chauffeur à Cotonou pour l’établissement de ses pièces officielles(carte d’identité et passeport) mais également pour l’achat de son billet d’avion CotonouMalabo. En réalité, le maçon était bien au fait des procédures d’émigration dans ce 39 pays pétrolier d’Afrique centrale. Il les a obtenues auprès d’anciens migrants béninois originaires de Djougou qui y avaient tenté leur chance. Au bout d’un an, Mohamed a obtenu un visa d’un mois pour la Guinée Equatoriale. Il prend son vol un jour de 2014. Mohamed ne se souvient plus de la date exacte de ce voyage pour lequel il a acheté le billet aller-retour à environ 250 000 Fcfa. Heureux hasards A destination, Moh amed fait fortuitement la connaissance d’une Béninoise résidant à Malabo qui était sur même vol que lui. Elle lui apprend qu’elle collabore avec un chauffeur originaire de Djougou. Elle les met en contact. Par l’intermédiaire de ce chauffeur, Mohamed a pu entrer en relation avec des ressortissants de Djougou, immigrés à Malabo. Parmi eux, il reconnaitra un« ami», maçon lui aussi. Là s’arrêtent l es coups de chance. Place à la dure vie de migrant pour Mohamed dont le visa d’un mois ne sera pas renouvelé.« Je devais désormais vivre sous la couverture de mon ami», confie-t-il. Travailleur clandestin électricité comprise. La« maison» louée en question n’est qu’une case en bambou située à la périphérie de Malabo« Elle n’of fre pas un bon sommeil. C’est juste pour se cacher la nuit», précise l’ancien migrant qui épargne le reste de son argent. Il a pu une fois envoyer 200 000 Fcfa à ses parents au Bénin pour acheter des vivres. Pour sa propre alimentation à Malabo, Mohamed faisait la cuisine. Mais il ne sortait pas pour faire les emplettes, cette tâche revenait à son ami. Le migrant clan destin évitait de sortir seul par peur d’être arrêté par des policiers. La seule fois où il en a pris le risque, il a été poursuivi et arr êté. Sa libération a coûté 150 000 Fcfa à son protecteur. Mohamed affirme avoir tenté de régular ise r sa situation. Mais la procédure pour le titre de séjour a échoué. Au bout de neuf mois de vie de travailleur clandestin, l’ouvrier est obligé de rentrer au Bénin en même temps que son ami dont le titre de séjour avait entre-temps expiré. Pour son retour au bercail, Mohamed se fera délivrer un laissez-passer(terme qu’il prononce tel quel en français alors qu’il raconte son histoire en dendi.) Mais son billet d’avion, il l’achètera avec l’argent mis de côté à cet effet aussitôt après ses premiers boulots. Sur le plan du travail , avec son ami, Mohamed enchaîne les prestations sur des chantiers privés.« On pouvait gag ner jusqu’à 300 000 Fcfa chacun en une semaine mais pas toujours», raconte-t-il. Avec son argent, Mohamed, payait sa part du loyer partagé avec son ami. 25 000 Fcfa « Je ferai beaucoup d’enfants avec l’espoir que certains deviennent riches». Mohame d rév èle être rentré à Djougou avec en poche un peu plus de de 200 000 Fcfa qu’il a essayé d’investir dans une 40 modeste boutique de vente de matériel électrique. Mais l’affaire n’a pas tardé à s’écrouler.« Les recettes étaient maigres et je n’ai pas hésité à puiser dedans pour mes besoins», confesse-t-il sans aucun regret. pour lui-même et les nombreux enfants qu’il compte avoir.« Je ferai beaucoup d’enfants avec l’espoir que certains deviennent riches», promet-il. Aujourd’hui Mohamed, qui admet que son aventure a été un échec, ne s’en plaint pas o utre mesure. Au contraire, il estime en avoir appris à être patient, à épargner. Il ne cache pas son projet de rebondir ailleurs dès qu’il en aura l’occasion. Mais il veut bien rester au pays pour créer une activité commerciale. Très croyant, Mohamed espère un meilleur lendemain Un billet de banque de la Guinée Equatoriale conservé par Mohamed. 41 N A F I S S AT H LES ESPOIRS D’UNE EX-DOMESTIQUE AU KOWEÏT Revenue du Koweït il y a deux ans,*Nafissath, 33 ans, mariée et mère de quatre enfants, ne songe pas y retourner bien qu’elle en ait l’opportunité. Ses espoirs, elle les place en sa fille ainée. F emme de ménage au Koweït mal gré elle. Issue d’une famille pauvre et mariée à un homme pauvre, Nafissath s’est rendue au Koweït, il y a cinq ans, pour raison économique. Pourtant, dans le plan initial, elle n’était pas l’élue. La trentenaire de Djougou n’était pas la personne désignée pour cette aventure au Golfe persique dont l’objectif était de sortir les siens de la pauvreté.« Le projet était de faire voyager mon mari. Mais après l’avoir trahi, le convoyeur lui a recommandé de me faire voyager en premier et une fois là-bas, je pourrai faciliter son arrivée», confie Nafissath. La proposition approu vée, son père mobilise 300 000 Fcfa pour son convoyage. Les préparatifs bouclés, elle s’envole un jour de l’année 2014. Travail sans repos Arrivée au Koweït, Nafissath est accueillie par le convoyeur. La jeune dame est ensuite placée comme domestique dans 42 une famille de cinq personnes, à KuwaitCity, capitale de l’Etat du Koweït. Elle s’occupe des trois enfants du couple, fait la cuisine et assure le nettoyage de la maison. Les journées de travail de Nafissath, raconte-t-elle, sont interminables. Elle soupire, puis enchaîne son récit. « Je me réveillais à 4 h du matin pour com mencer le nettoyage. Je commençais très tôt pour finir avant le réveil des enfants afin d’éviter qu’ils trébuchent sur les carreaux humides. Je devais rester en éveil jusqu’à 1h ou 2 h du matin, pour que les enfants aillent au lit avant de me coucher(...) Je travail lais sans repos. Même en cas de maladie, ma patronne me refusait le repos sous prétexte que j’avais émigré d’Afrique pour le travail et que j’étais payée pour». Elle ajoute qu’elle n’avait pas la possibilité de quitter la m aison.« Je ne sortais jamais de la maison. Je n’ai jamais vu à quoi ressemblait la ville un jour de fête», répond-elle lorsque nous lui demandons si elle a pu noter une différence entre la célébration de la Tabaski à Djougou et dans sa ville d’accueil. Elle connait ses plus grands moments de tristesse et de frustration lorsque les enfants de son patron, qui ont le même âge que les siens laissés à Djougou,« l’injurient, la traitent de tous les noms». Consolation Nafissath ne s’épan ouie pas dans ce travail. Elle a, néanmoins, un lot de con solation: son salaire mensuel de 100 000 Fcfa. L’utilité de cette rémunération pour la scolarisation de ses enfants et le bienêtre de sa famille lui met du baume au cœur. Son salaire, elle le divise en quatre parties. Elle envoie 30 000 Fcfa à son mari pour lui-même et l’école des enfants puis 20 000 Fcfa à ses parents. N’ayant pas pu s’accommoder aux habitudes alimentaires koweitiennes, elle utilise 20 000 Fcfa pour sa cuisine personnelle et économise les 30 000 Fcfa restants. Sa souffrance, estime-telle, en valait la peine. Nafissath en était là, lorsqu’à quelques mois de la fin de son contrat d’embauche de trois ans, son père décède. Pour elle, c’est une occasion en or pour se libérer de ce travail avilissant. Elle sollicite alors de ses patrons la permission de rentrer en famille. Ils acceptent et lui achètent un billet aller-retour. Mais elle fera un aller sans retour.« Mes patrons restent me devoir trois mois de salaire qu’ils avaient promis me payer à mon retour. Mais je ne veux plus retourner dans cette souffrance insupportable», martèle Nafissath, reve nue du Koweït en 2017 avec environ 300 000 Fcfa dans sa valise. « Je veux que ma fille aille plus loin dans les études que moi pour devenir médecin ou infirmière». Cet argent, renseigne-t-elle, elle s’en est servie pour aménager sa chambre et assurer les dépenses natales de son dernier bébé. Mère de quatre enfants, Nafissath est présentement à la maison. A Djougou, son ambition est de deve nir une grande commerçante. Mais il lui 43 faudra un capital de démarrage qu’elle n’a pas encore réuni. Ce commerce, elle y tient surtout pour avoir la capacité de financer les études de sa fille ainée actuellement en classe de 5ème.« Je veux que ma fille aille plus loin dans les études que moi pour devenir médecin ou infirmière», partage celle qui a arrêté les études en fin du cycle primaire. * Nafissath est un nom d’emprunt. La jeune dame dont la vie est en partie relatée dans ce texte a préféré partager son histoire sous anonymat. Les documents de voyage et le téléphone portable acheté au Koweït de Nafissath. 44 NAZIROU « MERCI ALGÉRIE…» Grâce à l’Algérie, Nazirou, 29 ans, a entamé la réalisation de son rêve: devenir un« grand commerçant». Revenu volontairement en juin 2018, il a ouvert, dans son Djougou natal une quincaillerie qui promet. D ans cette zone, il y a des menuis iers, des soudeurs, des peintres mais il n’existe aucune boutique pour les ravitailler en matériaux et en matériel. C’est ce constat qui m’a poussé à ouvrir ma quincaillerie ici.» Visiblement à l’aise dans sa peau de jeune propriétaire de quincaillerie, c’est ainsi que Nazirou justifie la mise en place de celle qu’il pos sède depuis quelques mois à Djougou. Ouverte en avril 2019, cette quincaillerie est le fruit d’années passées en Algérie, dans la maçonnerie, le carrelage et les petits boulots. D’ailleurs, en prenant le départ pour l’Algérie en 2016, ce jeune issu d’une famille polygame de 4 femmes et 15 enfants avait un objectif clair. Mobiliser les fonds pour donner vie à sa passion: le commerce.« Depuis que j’ai commencé l’école, mon intention a toujours été de faire le commerce. Les parents n’avaient pas de l’argent à mettre à ma disposition. 45 C’est l’Algérie qui m’a permis de réaliser mon rêve», témoigne Nazirou avant de faire un flashback dans son récit. Nazirou a arrêté les études en 2015 suite à son échec au baccalauréat. 25 ans à l’époque, il n’a eu d’autre choix que de se prendre en charge. Pour ce faire, le jeune déscolarisé peut compter sur ses aptitudes en maçonnerie-carrelage. Sur exigence de son père maçon, il avait jumelé l’apprentissage aux études. Parti de l’école, il se tourne donc vers ce« métier de ses aïeux» sans perdre de vue son rêve d’enfance. Entre temps, plusieurs de ses amis en aventure en Algérie l’exhortent à les y rejoindre, l’assurant des opportunités de richesse dans ce pays d’Afrique du nord. Il mobilise 120 000 Fcfa et se lance. Bons signes En Algérie, Naz irou est accueilli à Tamanrasset par ses amis Djougois. Sur place, il rencontre« un oncle» qui lui facilite« l’insertion professionnelle». Cet« oncle» fait de lui son assistant contre une rémunération hebdomadaire de 1000 dinars algériens qu’il estime à 5000 Fcfa. Nazirou réalise des économies qu’il expédie à sa famille pour investissement. « La première année, j’ai envoyé de l’argent pour qu’ils commencent une affaire pour le compte de la famille, précise-t-il. La deuxième année, je leur ai envoyé de l’argent pour qu’ils me gardent ça pour mon propre commerce». « Un petit Arabe peut t’arrêter sur la voie, confisquer ce que tu as et te gifler. Un jour, en quittant le chantier pour la maison, on m’a confisqué mon portable et le peu d’argent que je gardais sur moi, 3000 dinars algériens. Je ne pou vais pas me plaindre à la police au risques d’être rapatrié». Malgré ses« bons signes», les parents de Nazirou lui demandent de rentrer au pays. Les nouvelles qui leur parviennent des affres subies par les migrants clandestins noirs en Afrique du nord les tourmentent. Mohamed l’admet, décrivant des« con ditions de vie difficiles» où« on n’a pas la liberté de faire ce qu’on veut». Il se remémore des traitements« humiliants» et« racistes» dont il était victime impuissant.« Souvent les policiers nous raflent et nous conduisent en détention où ils confisquent nos biens et nous taxent», expose-t-il.« Un petit Arabe peut t’arrêter sur la voie, confisquer ce que tu as et te gifler», ajoute-t-il. Il poursuit qu’« un jour, en quittant le chantier pour la maison, on m’a confisqué mon portable et le peu d’ar gent que je gardais sur moi, 3000 dinars algériens. Je ne pouvais pas me plaindre à la police au risque d’être rapatrié». Nazirou vit dans la peur et la promiscuité. Ses nuits, il les passe dans une pièce qu’il partage avec six autres migrants originaires du Bénin. A la fin du mois, les sept compagnons d’aventure cotisent pour payer le loyer de 3000 dinars, près de 15 000 Fcfa, apprend-il. Les seuls jours de repos sont les vendredis. Nazirou et son club en profitent pour s’adonner à des moments de« détente et de distractions» à 46 travers blagues et animations folkloriques. « Al Amir» Sur insistance de ses parents, Nazirou décide de mettre fin à cette vie d’aven turier pour rentrer au bercail. Il est descendu à Djougou un jour de juin 2018 avec dans sa valise« un peu d’argent». Moins d’un an plus tard, en avril 2019, sa quincaillerie ouvre ses portes. Elle est modeste. Toutefois, pour Nazirou, c’est le premier pas« d’un grand parcours», celui qui le mènera au statut de« commerçant prospère». Sa quincaillerie, il compte la baptiser« Al Amir», du prénom musulman de son fils ainé qui signifie«le responsa ble»,« le prince» ou encore« la personne qui commande».« Six mois après l’ouver ture de la quincaillerie, j’ai l’espoir que ça va marcher. Je vois déjà les signes», se réjouit le maçon reconverti, optimiste. Pour construire« al amir», Nazirou dit avoir besoin de ressources.« Les clients demandent beaucoup de choses que je n’ai pas. Il me faut des ressources pour développer ça. C’est l’argent qui me man que», fait-il savoir. Il s’est abonné à une tontine journalière qui lui garantit 15 000 Fcfa le mois. Il trouve cette épargne insuf fisante au regard de ses ambitions.« Sans vous mentir, à l’heure où je vous parle, je cherche quelqu’un qui va me relayer ici pour que je retourne en Algérie chercher le capital de développement et revenir», confie-t-il. Et pour l’avenir de ses deux« Al Amir», Nazirou est disposé à revivre l’éprouvante aventure de Tamanrasset. Nazirou confiant devant sa quincaillerie, le plus beau cadeau de son aventure. 47 OUSMANOU « L’ALLEMAND» DE DJOUGOU Ousmanou Gounou, prospère homme d’affaires à Djougou, a consacré près de trente ans de sa vie aux aventures qui l’ont conduit dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avant un long séjour en Allemagne, le pays de son cœur. A l’apparence timide et méfiant, Ousmanou Gounou, le colosse au guidon d’un tricycle chargé de chaises plastiques un après-midi ensoleillé à Djougou, ne donne pas l’air d’être prolixe. Peut-être si le sujet de discus sion n’est pas l’Allemagne. Dès qu’on lui demande de raconter son aventure dans ce pays, c’est comme un robinet qui s’ouvre pour ne pas se fermer.« Ah, l’Allemagne, mon pays. Un grand pays!», lance d’em blée le sexagénaire. 48 « Je suis un grand aventurier qui connaît le malheur et le bonheur», enchaine ce père de huit enfants. Il se vante d’être, à Djougou,« le meilleur, le plus grand» dans cette activité de location de chaises et de bâches. Il s’y est lancé depuis 2007 dans le but de se remettre d’un douloureux lendemain d’aventure en Allemagne.« Les frères et les amis ont tout bouffé de ce que j’ai envoyé au pays», répètera-t-il crûment tout au long de notre entretien. Habile débrouillard deven « Français» … Ousmanou Gounou était parti en Allemagne en 1996. Cette aventure était un énième voyage de celui qui pendant plus de 20 ans en arrière, s’était cherché dans le commerce des pièces détachées de moto, l’artisanat et l’agriculture au Togo, au Ghana, en Côte d’Ivoire et au Nigeria … Toutes ces expériences, Ousmanou les a tentées d’initiative personnelle.« Personne ne m’a jamais conseillé… La nuit quand je dors, ce qui me passe par la tête, à mon réveil, je le fais et ça marche», confie l’aven turier qui n’a jamais mis pied à l’école. Parti de Cotonou, le futur immigré passera par Lomé et Accra avant de prendre l’avion depuis Abidjan pour Lisbonne, puis Paris. A partir de la France, raconte-t-il, le voyage vers l’Allemagne se fera par bus. Avant de quitter la France, Ousmanou a surtout changé d’identité. On ne saura pas com ment ce tour de passe-passe s’est déroulé. Mais désormais, le musulman natif du nord-est du Bénin s’appelle André J. Marc. Ousmanou dans les escaliers de son hôtel employeur à Hambourg. Principalement des véhicules d’occasion remplis de bazars. A Cotonou, des frères et des amis doivent récupérer les biens et les gérer pour son compte. Ousmanou ne manque pas de faire plaisir à ses parents. Il finance le pèlerinage à la Mecque de sa mère. … puis« Togolais» Sous cette fausse identité, fait-il savoir, l’entrée en Allemagne se fit sans souci. Première destination, Hambourg.« André J. Marc» multiplie les petits boulots. Tantôt à la récolte de salade et carottes, tantôt au ramassage de pommes de terre. « Je travaillais comme une machine, 14h par jour», se vante-t-il. Il servira aussi comme garçon de chambre dans un hôtel. Il gagne assez d’argent; suffisant pour acheter et expédier des marchandises. Les déboires de l’immigré sans papier commencent avec son arrestation.« Les policiers sont venus me prendre à l’hôtel parce que je n’ai pas demandé l’asile», raconte Ousmanou qui passera deux mois en détention.« Je ne suis pas un réfugié. Je suis un Français», se défend-il avant d’avouer que, pour se tirer d’affaire, il s’est plié en demandant l’asile comme réfugié togolais. Avec ce nouveau statut, Ousmanou, bénéfice de l’assistance sociale 49 Ousmanou en promenade hivernale en compagnie d’une amie et continue de travailler. Il s’installe à Düsseldorf où il exerce le métier de fleuriste auprès d’un couple juif qu’il semble beaucoup aimer.« Mon papa et ma maman», c’est ainsi qu’il fait référence à ses patrons. A partir de 2001, Ousmanou a un autre problème. Il tombe malade. Il insiste pour rentrer au Bénin. Il veut aussi et surtout suivre de près ses affaires. Ses patrons ne cèderont qu’après avoir tenté de le faire guérir. Courant 2005, soit neuf ans après son arrivée en Allemagne, l’aventurier de Djougou rentre au Bénin via Accra. Leçons positives A Cotonou, Ousmanou n’en croit pas ses yeux. Il a été dupé. Les biens envoyés ont été mal gérés, ses amis introuvables. Il passe deux ans à se chercher jusqu’à épuiser les trois millions de Fcfa ramenés d’Allemagne. « Je conduis moi-même mon tricycle. Je tiens ça de l’Allemagne. C’est le patron même qui travaille. Ce n’est pas comme en Afrique où quand quelqu’un a un peu de sous, il se met à l’aise dans un bureau climatisé». « Ce que les gens m’ont volé, je le considère comme un sacrifi ce», concède Ousmanou aujourd’hui prospère dans ses activités. Il les diversifie en investissant dans l’im mobilier. Quelques mois plus tôt, confie un proche, il achevait une maison de plusieurs dizaines de millions.« Je n’ai pas l’argent, j’ai le courage», fait-il remarquer dans un éclat de rires. 50 Ousmanou ne retient que des leçons positives de son aventure allemande. Le fait qu’il gère lui-même ses affaires, explique-t-il, n’est pas anodin:« Je conduis moi-même mon tricycle. Je tiens ça de l’Allemagne. C’est le patron même qui travaille. Ce n’est pas comme en Afrique où quand quelqu’un a un peu de sous, il se met à l’aise dans un bureau climatisé …». allemande l’amènera, selon ses aveux, à préférer la« Mannschaft» aux« Panthères de Djougou» si une rencontre de football devrait opposer ces deux équipes. Dans son cœur, l’Allemagne occupe toujours une place en or. Sa passion Ousmanou, grand supporter de l’équipe nationale de foot d’Allemagne. 51 YOUSSOUF UN INVESTISSEMENT À L’EAU Camion, bateau, avion. Voilà trois moyens de transport qui racontent chacun une séquence de l’histoire migratoire de Youssouf, jeune sans-emploi de Djougou qui traine un passé d’ancien aventurier refoulé d’Italie. S elon ses souvenirs, Youssouf, 28 ans, conducteur de camion, a été débarqué à l’aéroport de Cotonou un jour de mai 2018 par un avion en provenance d’Italie et transportant une vingtaine de migrants ouest-africains dont deux Béninois.« Depuis ce retour, certains de mes proches m’insultent disant que je suis allé me promener pour dilapider l’argent; mais il y en aussi qui me donnent du courage», fait savoir l’ancien migrant. Youssouf subit ces attitudes de son entourage, parce que son projet d’aventure était une affaire décidée en famille en réaction à deux faits importants. Le premier, c’est la mésaventure dans un pays du Maghreb de l’un de ses frères aînés. Plus récent, le second fait mérite d’être détaillé. Youssouf, après l’obtention de son permis de conduire en janvier 2017, était parti pour le métier de camionneur 52 sur les routes béninoises et nigériennes au volant d’un camion de son frère ainé. Seulement, la collaboration entre Youssouf et son« frère patron» a vite pris fin sur un malentendu. Un camion à tout prix Dessaisi du véhicule et ainsi au chômage, Youssouf décide d’organiser sa revanche avec le concours de sa mère et un autre de ses frères aînés alors étudiant. Ce dern ier affirme être le confident et mentor de Youssouf. Ils arrêtent un plan: faire émi grer le jeune chauffeur en Italie afin qu’il gagne l’argent nécessaire à l’achat de son propre camion. Youssouf possède 400 000 Fcfa pour le financement du voyage. Sa famille s’organise pour doubler l’en veloppe. La mère et deux autres frères apportent leur contribution. L’étudiant participe avec une partie de sa bourse universitaire. Voilà donc Youssouf, en compagnie d’autres jeunes de Djougou sur la route menant d’abord à Parakou, puis au Niger et enfin à Tripoli en Libye, le véritable point de départ. A partir d’ici, place au bateau. par chacun des migrants notamment pour l’achat d’un bateau pneumatique. Youssouf estime à plusieurs dizaines l’effectif à bord du bateau gonflable lancé sur la mer un soir vers 23h au même moment qu’un autre bateau. Les deux bateaux, destinés à un aller simple, étaient pilotés par des migrants rapidement outillés à cet effet. Celui de Youssouf était manœuvré par un Sénégalais. Le jeune migrant de Djougou précise que les instructions des passeurs étaient claires: les migrants seront récupérés par de plus grands bateaux en haute mer.« Personne ne gardait de colis; on était collé les uns contre les autres. Moi j’étais assis au milieu du bateau», raconte Youssouf fier de son courage pendant la traversée. L’embarcation approchera les côtes italiennes à l’aube. La suite de l’histoire est pleine de zones d’ombre. Youssouf se souvient néanmoins que les passagers ont été sauvés comme convenu par un« grand bateau des sapeurs-pompiers» à l’aide de cordes lancées que chaque migrant devrait attraper. Succession d’imprévus « Personne ne gardait de colis; on était collé les uns contre les autres. Moi j’étais assis au milieu du bateau». Après une semaine passée à attendre d’être « envoyés sur l’eau», et pendant laquelle ils sont nourris et logés par les passeurs, se souvient Youssouf, la traversée de la méditerranée fut payée 300 000 francs L’opération de sauvetage terminée, les rescapés ont été conduits dans une« grande maison», vraisemblablement un centre d’accueil des réfugiés…« Je ne connais pas le nom de la ville. Je ne sortais pas», avoue Youssouf. Il passera selon ses dires qua tre mois dans ledit centre où les migrants sont logés, nourris et soignés. Un détail important à souligner: une connaissance de Youssouf immigré en Italie« depuis 53 plus de 15 ans» devait accueillir le jeune homme. Mais celui-ci devrait au préalable informer par téléphone ce parent de son arrivée et surtout sa localisation. Cet appel téléphonique n’a apparemment jamais eu lieu. La rencontre entre les deux non plus. Pourquoi?« Cela reste un mystère pour nous», confie le frère confident de Youssouf. Finalement, Youssouf qui était parti en Italie avec l’idée de faire n’importe quel travail comme celui d’agent d’entretien pourvu qu’il réussisse à mobiliser le budget d’acquisition d’un camion, fera un retour forcé au Bénin; précipité par une sortie nocturne du camp. Cela était inter dit, à l’en croire. « C’est peut-être la volonté de Dieu. Peut-être que l’aventure à l’étranger n’est pas bonne pour notre famille. Seul Dieu est responsable de tout». Plus d’un an après, le frère de Youssouf qui en sait beaucoup sur l’histoire migratoire du jeune camionneur explique l’échec du projet familial par le coup du destin.« C’est peut-être la volonté de Dieu. Peut-être que l’aventure à l’étranger n’est pas bonne pour notre famille. Seul Dieu est responsa ble de tout», conclut-il camouflant mal son amertume et évitant surtout d’accuser qui que ce soit.« C’est pour ne pas créer de discorde dans la famille», dit-il. A Youssouf qui tient à prendre sa revanche sur l’Italie, ce frère tente désormais de faire comprendre qu’il peut se réaliser au Bénin, dans cette ville de Djougou où l’aîné pro priétaire de deux camions a tout eu sans voyager … Youssouf s’adonne à la soudure plastique en espérant de renouer avec le volant. 54 55 56