FES PARIS L’ALLEMAGNE ET LE « ZEITENWENDE » Entre permanence et changement Rolf Mützenich Juin 2022 L’histoire européenne se souviendra de l’année 2022 comme d’une profonde césure, voire peut-être comme d’une rupture historique. La guerre d’agression déclenchée par la Russie contre l’Ukraine le 24 février dernier marque le début d’un changement de paradigme fondamental s’agissant de l’architecture européenne de sécurité et de paix, voire également sans doute de l’ordre géopolitique et économique mondial. A peine trente ans après la chute du Rideau de fer et la signature de la Charte de Paris, l’Europe se retrouve devant les ruines de la« maison commune » voulue par Mikhaïl Gorbatchev et l’idée sous-jacente d’une sécurité collective en Europe fondée sur la coopération. L’invasion menée par Poutine remet en question de nombreux postulats fondamentaux qui, jusqu’à présent, faisaient l’objet de certitudes. La guerre a profondément modifié les attentes vis-à-vis de l’Allemagne et de son rôle en Europe et dans le monde. Le « tournant historique » évoqué par le chancelier fédéral Olaf Scholz dans sa déclaration gouvernementale en date du 27 février dernier fournit la preuve de cette nouvelle réalité. En conséquence, la République fédérale d’Allemagne investira à l’avenir 2 % de son produit intérieur brut dans le budget de la défense. Par ailleurs, un« fonds spécial alloué à la Bundeswehr », inscrit dans la constitution et chiffré à 100 milliards d’euros, devrait être mis en place. En outre, le gouvernement fédéral livre des armes défensives à l’Ukraine et a annoncé l’amplification de projets d’armement communs à l’échelle européenne. L’ampleur de ces mesures illustre clairement la situation présente: nous assistons à l’heure actuelle un profond changement de paradigme dans la politique étrangère et de sécurité allemande. Cependant, au-delà de ces décisions historiques, un débat stratégique, portant sur la mise en place et sur l’incidence qu’aura ce« tournant historique » sur la politique étrangère et la politique de sécurité de l’Allemagne, s’impose de toute urgence. La question se pose ainsi de savoir ce que la Bundeswehr, en l’état, est en mesure d’accomplir dans le cadre de l’Union européenne(UE) et de l’alliance militaire qu’est l’OTAN. Une augmentation du budget de la défense à elle seule ne conduit pas automatiquement à un renforcement effectif de la sécurité. A l’heure actuelle, les Etats membres de l’UE dépensent déjà au total plus de 200 milliards d’euros pour l’armement – quatre fois plus que la Russie. En dépit de ces dépenses, les capacités de défense des Européens sont nettement en retrait par rapport à celles d’autres pays en raison d’un manque d’interopérabilité et de structures communes entre les forces armées européennes ainsi que d’une utilisation inefficace des moyens à disposition. Parallèlement à la réforme du système d’approvisionnement de la Bundeswehr, souvent réclamée, une plus étroite imbrication et une plus forte coopération des forces armées entre elles sont indispensables au sein de l’UE. Depuis le début de l’invasion russe, l’UE a trouvé la voie d’une nouvelle unité et a décidé d’un ensemble de sanctions contre la Russie, sanctions d’une ampleur inédite dans l’histoire de l’UE. Par ailleurs, l’UE livre pour la première fois des armes défensives dans une zone de conflit. Les moments de crise tels que la guerre en Ukraine ont déjà souvent eu l’effet d’un catalyseur au sein de l’UE, conduisant à une plus forte intégration européenne. C’est ainsi qu’ont vu le jour, à la suite de l’annexion de la Crimée en 2014, des dispositifs tels que la Coopération structurée permanente(CSP), l’Examen annuel coordonné en matière de défense(EACD) et le Fonds européen de la défense(FED). Il aura fallu attendre le mois de mars de cette année pour que l’UE franchisse une nouvelle étape sur la voie d’une meilleure coopération dans le domaine de la sécurité et de la défense, en adoptant la« boussole stratégique », nouvelle feuille de route en matière de politique de sécurité à l’échelle de l’Union. La« boussole stratégique » prévoit entre autres la mise en place d’une troupe d’intervention européenne censée pouvoir intervenir dans des conflits d’ici 2025. La ministre fédérale de la Défense, Christine Lambrecht, a d’ores et déjà proposé que la Bundeswehr mette à disposition l’essentiel des effectifs de cette troupe d’intervention rapide lors de la première année d’intervention. Ce faisant, l’Allemagne envoie un important signal à ses partenaires européens, se montrant prête à assumer une plus grande responsabilité dans le cadre de la politique commune de défense et de sécurité menée par l’UE. 1
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L' Allemagne et le "Zeitenwende" : entre permanence et changement
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