FES PARIS LE« TOURNANT HISTORIQUE » DE L’ALLEMAGNE Entretien avec Matthias Miersch Juin 2022 Interview réalisée par Claudia Detsch, Directrice du FES Competence Centre« Justclimate », Bruxelles FES : Le chancelier allemand Olaf Scholz a parlé d’un« tournant historique ». Ce« tournant » concerne-t-il exclusivement la politique de sécurité et de défense, ou s’étend-il à la politique énergétique et industrielle ? Matthias Miersch : Ce tournant concerne aussi sans aucun doute la politique énergétique et industrielle. Cette guerre nous montre à quel point la politique énergétique est importante. Et un changement de cap s’impose. Je vais vous donner un exemple. Depuis plusieurs dizaines d’années en Allemagne, l’intérêt général est parfois sacrifié au profit de la défense des intérêts individuels. C’est ce qui se passe avec les énergies renouvelables. Nous devons remettre l’intérêt général au centre de nos décisions politiques, en particulier sur le plan énergétique. LES CAUSES DE LA DÉPENDANCE DE L’ALLEMAGNE AU GAZ RUSSE FES : Ses voisins d’Europe de l’Est ont averti Berlin des risques d’une dépendance aux importations énergétiques russes, en particulier au gaz russe. L’Allemagne a-t-elle été trop naïve de croire au« changement par le commerce » ? Matthias Miersch : Avec le recul, force est de constater que nous fournir en gaz presque exclusivement auprès de la Russie était une erreur. Mais il faut aussi prendre en compte l’impact climatique et environnementale des autres options : le bilan carbone du transport maritime de gaz de schiste américain (par bateau) n’est pas forcément plus favorable. Nous avions donc de bonnes raisons de commercer avec la Russie, d’autant plus que les Pays-Bas avaient décidé de réduire drastiquement leur production de gaz en raison des risques sismiques, tout comme la Norvège. COMMENT PARVENIR À UNE ÉCONOMIE NEUTRE EN CARBONE SANS GAZ RUSSE FES : En début d’année, le gouvernement allemand considérait encore le gaz comme une technologie peu coûteuse et donc essentielle à la transition vers une économie neutre en carbone. Doit-il complètement revoir sa copie ou est-il possible de changer simplement de fournisseur ? Matthias Miersch : Chaque crise renferme une opportunité. Cette crise est l’occasion de développer les énergies renouvelables à un rythme bien plus soutenu que ces dernières années. La coalition entre les sociaux-démocrates, les Verts et les libéraux permet de lever des blocages qu’il n’a pas été possible de lever avec le parti conservateur au pouvoir. J’espère que l’Union européenne et tous ses pays membres soutiendront ce tournant, pour que les énergies renouvelables deviennent enfin LA source d’énergie et que nous puissions à l’avenir nous passer des énergies fossiles et du nucléaire. FES : Pourtant, pour répondre à la crise énergétique, l’Allemagne n’est-elle pas en train de créer de nouvelles infrastructures, notamment des terminaux de gaz liquéfié, qui nous enfermeront dans les énergies fossiles pendant plusieurs décennies encore ? Matthias Miersch : La fin des énergies fossiles est annoncée pour 2045 au plus tard. 2045, c’est après-demain. Mais cela nous laisse tout de même un certain temps pour sécuriser nos approvisionnements en énergie. Cette période de transition vers les énergies renouvelables ne doit certes pas durer indéfiniment, mais elle est nécessaire. Elle est nécessaire pour développer une logistique et une infrastructure que nous pourrons encore utiliser quand viendra l’ère de l’hydrogène. FES : Dans ce contexte, que pensez-vous des dernières décisions et propositions de Bruxelles, notamment le programme REPowerEU – la proposition de la Commission européenne qui vise à rendre l’Europe indépendante des combustibles fossiles russes le plus vite possible ? 1
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