1972 : la revanche des« battus » La mémoire collective a clairement choisi son camp : les évènements de 1972, qui ont mis fin à la première République, étaient le soulèvement d’un peuple contre le néocolonialisme français. D enis A lexandre L ahiniriko L ’État-PSD n’était pas la rupture tant espérée par le mouvement d’émancipation qui, depuis au moins les années 30, luttait pour la fin de l’oppression et de la répression coloniale. En dépit de l’indépendance de 1960, l’économie du pays était largement dominée par les intérêts français. Les grandes compagnies ainsi que les capitaux étaient encore français. Même dans le fonctionnement de la République, l’Administration fonctionnait avec le soutien des« coopérants », perpétuant ainsi un système déjà en vigueur du temps de la colonie. A bsence d ’ une véritable indépendance L’enseignement est un exemple tant de fois cité pour fustiger le néocolonialisme français. Pour l’observateur d’aujourd’hui, il est tout à fait compréhensible que la population se soulevât contre un système qui perpétuait les aspects les plus honnis de la colonisation. D’ailleurs, dans les pratiques du pouvoir, durant la première République régnait encore l’autoritarisme. Le Président Philibert Tsiranana était considéré comme l’homme que la France avait choisi pour défendre ses intérêts et ses positions à Madagascar. À cette époque, la Grande île s’alignait sur le bloc de l’Ouest à une période où la guerre froide battait son plein et obligeait presque tous les pays à choisir leur camp. La présence de base militaire française de Diégo-Suarez ou encore la base de la Nasa à Imerintsiatosika est souvent évo quée comme le signe même de l’absence d’une véritable indépendance. D’ailleurs, les accords de coopération étaient jugés comme le symbole par excellence d’une indépendance donnée, non pas au profit des Malgaches, mais au bénéfice de l’an cienne puissance colonisatrice. A rtisans Le jugement est ainsi sévère. Il a été réitéré, voire amplifié par les initiateurs des autres crises sociopolitiques antérieures. 1972 est devenu le symbole du soulèvement du peuple éveillé contre tout autoritarisme. C’est la preuve que les Malgaches sont une population qui chérit la liberté et se donne les moyens pour l’avoir. Les évènements de 1972 sont donc essentiellement à caractère politique. Ils n’étaient pas une« marche de la faim » durant laquelle l’on fustigeait la « mauvaise gouvernance » ayant appauvri le pays, il s’agissait plutôt de dénoncer un système politique qui serait à l’opposé des aspirations« réelles » de la population. Pourtant, en 1958, la majorité des Malgaches avait choisi le« oui » lors du référendum pour la mise en place de la Communauté française. Par contre, Antananarivo a voté en majorité pour le« non ». Et quand l’indépendance était acquise en 1960, la capitale l’a bien accueillie, même si une partie de ses habitants estimait que ses vrais artisans étaient les trois parlementaires du Mouvement démocratique de la rénovation malgache(MDRM) revenus au pays en juillet 1960. D eux camps Cette situation montre bien la relation complexe qu’entretenait Antananarivo avec le régime Tsiranana. La ville a été longtemps le principal bastion du mouvement d’émancipation malgache. Le nationalisme y est même né vers le début du XX e siècle avec la VVS. Le MDRM l’a choisie pour implanter son siège. Les principales figures politiques malgaches des années 40 et 50 y avaient élu domicile. Avec la mise en place de la Loi-cadre à partir de 1956, les rivalités politiques y étaient les plus fortes. Rapidement, deux camps semblent se dégager. D’abord, les partisans d’une indépendance sans rupture brusque avec la France. Ensuite, ceux qui clamaient une autodétermination« immédiate et totale ». Les nationalistes historiques, du moins ses héritiers, étaient bien évidemment dans le deuxième camp. Le Comité d’entente et d’action politique(CEAP) comme leur « frère ennemi » du catholicisme politique de l’Union des indépendants de Tananarive (UIT) en sont les principales organisations. Revendiquant les héritages de la Vy vato sakelika(VVS), de Ralaimongo et du MDRM, ils s’estimaient les plus légitimés à prendre la place des colonisateurs à leur départ. Seulement, cela n’était pas le cas. Non seulement, le nouvel État a été rempli de milliers de coopérants français, mais le pouvoir revenait à un homme taxé de « fidèle parmi les fidèles » à l’ancienne puis sance colonisatrice et son Parti social-démocrate(PSD) issu du Padesm. C’est sur ce point d’histoire qu’il faut comprendre les évènements de 1972. Tsiranana est-il réellement l’« homme de paille » tel qu’on l’a longtemps dépeint ? Rien n’est plus simple. L’itinéraire de cet instituteur, né en 1912 à Anahidrano, dans le district d’Antsohihy, montre pourtant qu’il a longtemps fréquenté le milieu nationaliste historique et avait, plusieurs fois, exprimé des positions qui lui sont favorables. É lite côtière Le premier Président malgache a fait ses études à l’école Le Myre de Vilers. Conseiller provincial de Majunga, membre de l’Assemblée représentative, en 1946, ce Tsimihety, instituteur de cadre supérieur, se rend en France comme boursier pour un stage de professeur à l’École normale de Montpellier. À cette époque, sous l’influence de l’instituteur français Condaminas, il adhère au Groupe d’études communistes et assiste aux réunions organisées par les communisants de la capitale. En 1947, il donne son adhésion au Padesm et devient membre de son comité central avril- mai 2022 | 23
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(2022) 26. 13 mai 1972 - 13 mai 2022 : 50 ans
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