INTRODUCTION 1 INTRODUCTION Manfred Öhm, Julia Leininger et Henrik Maihack L’emploi informel joue un rôle vital dans les économies et sociétés africaines. Dans la plupart des pays africains, entre 80 et 95 pour cent de la population active gagne sa vie en travaillant dans l’économie informelle. Cependant, l’informalité dépasse le marché du travail et s’infiltre dans d’autres domaines de la vie des individus. Elle détermine donc la manière dont la population vit et interagit avec l’État. Généralement, les personnes qui vivent et travaillent dans l’informalité ont moins accès aux services publics par rapport à celles qui tirent leur revenu de l’économie formelle. Elles bénéficient rarement d’une protection sociale et ne sont souvent pas protégées par la législation sociale et du travail. En outre, la pandémie de Covid-19 a aggravé les conditions de nombreux Africains vivant dans l’informalité. En dépit du rôle essentiel du secteur informel pour les économies et sociétés africaines, certains de ses aspects clés restent encore une vraie boîte noire. S’il existe des statistiques sur le nombre de travailleurs, leur profil et leur lieu de travail dans plus de 140 pays(BIT 2018), dans plusieurs pays africains, en revanche, on ne sait que peu de choses sur les attentes des travailleurs informels en matière de politiques publiques et sur la manière dont ils s’organisent pour défendre leurs intérêts. Le manque de connaissances empiriques sur l’économie informelle brouille également notre vision de la fourniture de biens publics, des relations entre l’État et la société en général et plus spécifiquement de la protection sociale, ainsi que de sa pertinence pour les personnes qui travaillent dans l’économie informelle. Bien que les capacités de nombreux États africains à fournir des biens publics comme une protection sociale soient limitées en comparaison avec d’autres régions du monde(Clement 2020), les gouvernements proposent tout de même des mesures sociales sélectives à une minorité de la population(Bhorat et al. 2019). En outre, les régimes privés de protection sociale sont une option pour les personnes qui en ont les moyens. Beaucoup de bases de données apportent des informations sur les investissements dans les politiques de protection sociale, mais nous en savons très peu sur la distribution ou le caractère adéquat de ces ressources, sans parler des attentes, des conditions et des besoins des personnes travaillant dans l’économie informelle en Afrique subsaharienne. L’inégalité actuelle en matière d’accès à la protection sociale est une question de justice distributive et a des incidences sur la cohésion sociale, c’est-à-dire sur les relations de confiance et de coopération entre les citoyens ainsi qu’entre l’État et la société. Alors que les effets de la pandémie de Covid-19 risquent de mettre à mal la cohésion sociale et d’accroître le besoin de régimes de protection sociale plus solides, nos informations sur les véritables besoins et opinions des individus – aussi bien dans des situations exceptionnelles comme une pandémie mondiale que dans la vie quotidienne – sont limitées. 1.1 RAISON D’ÊTRE DU PROJET Le projet de recherche collaborative 1 « Emploi informel, sécurité sociale et confiance politique en Afrique subsaharienne » tente d’ouvrir cette« boîte noire » en apportant de nouvelles connaissances empiriques importantes sur l’informalité au sein des sociétés africaines. Lancé en 2018, avant le début de la pandémie, ce projet a marqué une occasion, à partir de mars 2019, d’intégrer dans les enquêtes des aspects relatifs à la protection sociale pendant la pandémie. Dans l’ensemble, nos enquêtes jettent un éclairage nouveau sur le contexte politique et sociétal plus général du travail informel, ainsi que sur des questions spécifiques liées à l’accessibilité et aux programmes de sécurité sociale existants dans l’économie informelle en Afrique subsaharienne. Ces travaux présentent des données comparatives et détaillées qui n’étaient pas disponibles auparavant sur les attentes et la confiance des travailleurs informels vis-à-vis de la capacité des États à fournir des biens publics, ainsi que sur la manière dont ils s’organisent pour poursuivre des objectifs communs. Pour ce faire, le projet est axé sur les soins de santé et la sécurité sociale, et sur le contexte organisationnel et de gouvernance de l’économie informelle dans six pays d’Afrique de l’Est, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique australe, entre 2018 et 2021. Les enquêtes portent sur le Bénin, l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Sénégal et la Zambie. Ces six pays regroupaient 21 pour cent de la population africaine en 2019(BM 2021) 1 Trois partenaires en coopération – l’IDOS, Institut allemand pour le développement et la durabilité(anciennement« Institut allemand de développement »[ Deutsches Institut für Entwicklungspolitik, DIE], rebaptisé en juin 2022), l’Organisation internationale du Travail et la Fondation Friedrich-Ebert-Stiftung – ont mis en commun leur expertise sur le sujet et leur intérêt pour celui-ci. L’Institut d’études du développement, l’Université de Nairobi et l’ Innovative Research in Economics and Governance(IREG, Recherche innovante en économie et gouvernance) de Cotonou, ont réalisé les enquêtes dans les différents pays. La Fondation Friedrich-Ebert-Stiftung, en tant que principal promoteur du projet, a bénéficié d’un financement dans le cadre de l’Initiative spéciale SEWOH(« Un seul monde sans faim ») du ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement. 3
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Les travailleurs informels, majorité de l'ombre : enquête d'opinion dans six pays sur le travail informel en Afrique subsaharaienne
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