FRIEDRICH-EBERT-STIFTUNG – LES TRAVAILLEURS INFORMELS, MAJORITÉ DE L’OMBRE 7 L’ÉCONOMIE INFORMELLE EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE EST-ELLE ORGANISÉE ? ET SI OUI, DE QUELLE MANIÈRE ? Jürgen Schwettmann et Rudolf Traub-Merz 7.1 INTRODUCTION – CONTEXTE HISTORIQUE Ce rapport fondé sur une enquête auprès de 8 300 ménages dans six pays d’Afrique subsaharienne cherche à identifier si les personnes employées dans les économies informelles de la région sont organisées et si oui, de quelle manière elles s’organisent et pour quelles raisons. Cet aspect a longtemps été négligé par les gouvernements, les chercheurs et les partenaires de développement. Après la vague des mouvements indépendantistes qui ont ébranlé l’Afrique dans les années 1960, nombre de dirigeants africains ont investi des efforts et des ressources considérables dans la promotion des coopératives en vue de concrétiser leur vision du socialisme africain pensé comme une« troisième voie » entre le capitalisme et le communisme. Principalement axées sur les zones rurales, ces« coopératives » se sont vu allouer des monopoles en matière de commercialisation et d’approvisionnement, elles ont été soumises à une obligation d’adhésion de facto et ont été placées sous un contrôle strict du gouvernement. Toutefois, aucune de ces expériences ne s’est soldée par un succès et le modèle de coopérative socialiste promu dans les années 1970 et 1980 en Éthiopie et dans les anciennes colonies portugaises d’Afrique a lui aussi échoué. Le contrôle gouvernemental exercé sur les coopératives ainsi que son soutien à leur égard a considérablement diminué durant la période d’ajustement structurel de l’Afrique, qui s’est étendue de 1980 à 1999 et a touché la quasi-totalité des pays africains. Les programmes d’ajustement structurel ont entraîné le retrait systématique des monopoles, privilèges et subventions jusqu’ici accordés aux coopératives. Dans le même temps, contrariés par l’échec des organisations coopératives parrainées par l’État, les bailleurs de fonds internationaux ont retiré une part importante de leur soutien en faveur du développement des coopératives en Afrique. Tout cela a conduit à l’effondrement rapide de la plupart des mouvements coopératifs financés par l’État sur le continent. La disparition du modèle de coopérative contrôlée par l’État, cependant, est allée de pair avec la réapparition d’une myriade d’initiatives d’entraide« non traditionnelles » actives dans des domaines tels que le logement, l’énergie, l’artisanat, la finance, la culture, le recyclage, le transport, la commercialisation, l’exploitation minière et les services sociaux, y compris les associations du secteur informel et autres formes d’organisations associatives(dont le fonctionnement repose entièrement sur leurs membres). Largement ignorées jusqu’à la fin du siècle dernier, ces dernières sont devenues le centre d’intérêt des chercheurs et des praticiens du développement (y compris l’OIT) depuis les vingt dernières années, notamment parce que l’ajustement structurel a accéléré l’informalisation des économies africaines, tout en réduisant les services sociaux et en affaiblissant les services publics. Les acteurs de l’économie informelle, négligés par l’État, les syndicats et les associations professionnelles de l’économie formelle n’ont d’autre choix que de s’organiser afin de bénéficier d’un minimum de protection et de représentation. Jusqu’à récemment, la recherche sur les aspects organisationnels de l’économie informelle 1 s’est concentrée principalement sur le rôle des syndicats dans l’organisation de l’économie informelle, ou a analysé des types spécifiques d’organisations, telles que les coopératives, les mutuelles et les tontines (Rotating Saving and Credit Associations, ROSCA). Une vue d’ensemble de la force organisationnelle et de la diversité de l’économie informelle de l’Afrique fait encore défaut ; la présente enquête contribue à combler ce fossé. 7.2 LES ORGANISATIONS DE L’ÉCONOMIE INFORMELLE : VUE D’ENSEMBLE Les acteurs de l’économie informelle(entrepreneurs indépendants, petits exploitants agricoles, travailleurs indépendants et salariés informels) sont exclus de l’essentiel des dispositifs de sécurité et de protection que l’État assure à l’économie formelle ; ils ne sont pas couverts par le droit du travail et les régimes de protection sociale, ils ne sont pas suffisamment reconnus, estimés et représentés et ne participent guère à la prise de décisions politiques et administratives. La constitution d’associations, de coopératives et de groupes d’entraide pourrait bien offrir aux acteurs de l’économie informelle la solution la plus prometteuse en vue d’accéder à des opportunités économiques, à la sécurité sociale et à une identité 1 Voir par exemple : Lindell(2010), Bonner et Spooner(2011), Schwettmann(2018) ou les nombreux documents de travail publiés par le réseau Femmes dans l’emploi informel : globalisation et organisation (WIEGO). 64
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Les travailleurs informels, majorité de l'ombre : enquête d'opinion dans six pays sur le travail informel en Afrique subsaharaienne
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